Extrait du livre Fashion Victim
Fashion victim de Marie Colot et Gin aux éditions du Pourquoi Pas
Fashion victim
Ma vie est une bobine de fil qui tourne à une vitesse infernale. Réduite à des mètres et des mètres de coutures et d'ourlets. Invisibles. Je viens ici depuis des mois. Du matin au soir. Tous les jours. Pas d’autre choix.
On est des dizaines. Petites fourmis au milieu des rats. On fabrique des milliers de pièces qui s’empilent sous les néons froids. Au-dessus de nos têtes, pas de soleil. Le ciel est toujours couvert. Des nuages de plâtre grisâtres, des fissures comme des éclairs tristes. Parfois, le plafond pleut. Quelques gouttes sur mes cheveux noirs. Jamais sur mes joues. Je n’ai pas le temps de pleurer. Mon pied sur la pédale impose le rythme. Tac tac tac tac tac tac tac tac tactacatactac. Rien qu’à l’oreille, je sais que j’avance à la bonne cadence. Tac tac tac tac tac tac tac tac tactacatactac. D’un poste de travail à l’autre, la partition est identique. La symphonie pressée des machines ne cesse pas. Souvent, j’ai l’impression que l’aiguille pique mon crâne. Qu’elle y creuse un trou, de plus en plus profond. Qu’il me transperce de haut en bas, me vide de mes espoirs. Malgré tout, je reste concentrée. Mes doigts accompagnent le tissu, le tendent pour éviter les accrocs. Répéter les gestes, sans ralentir ni se tromper. Tac tac tac tac tac tac tac tac tactacatactac. Ne pas réfléchir. Tenir l’allure effrénée. Chaque minute est comptée. Le temps, c’est de l’argent. Surtout pour les autres.



























