Extrait du livre Remous
Remous de Stéphanie Richard et David Allart aux éditions du Pourquoi pas
Remous
Au commencement, ce fut presque imperceptible, mais cependant je sentis que quelque chose d’étrange était en marche. Alors que je touillais machinalement mon café du matin, l’anse de ma tasse s’était affaissée. Un rien… Une courbure, un bâillement.
J’aurais pu croire à un effet de mon imagination, mais le lendemain ce fut la tasse elle-même qui prit la marque de mes incisives, deux petites pointes creusées dans la porcelaine. Les jours passaient et peu à peu, insensiblement mais irrémédiablement, sous mes pieds, le sol s’endormait. À chacun de mes pas, je le sentais s’assoupir. D’ailleurs, tous les jours, de nouveaux objets vacillaient. Désormais, ma brosse à dents ondulait, le robinet pliait et la glace face à moi me regardait de travers, faisant avec mes joues de petites vaguelettes infinies. Le monde devenait mou. Mou, chamallow, flagada… Et je m’enfonçais lentement.
Mon voisin Placide, qui n’est pas très regardant, n’avait pas l’air plus embêté que cela. Je le croisai un après-midi dans son jardin, affublé de bottes d’égoutier dégoûtantes, essayant d’atteindre sa boîte aux lettres qui glissait dangereusement sur elle-même. — Beau temps ! me lança-t-il en passant. — Méchamment moite, tout de même ! je répondis, en tentant de remodeler le grillage qui s’était incliné jusqu’au sol en une très jolie révérence. Jour après jour, le monde dégoulinait. Même la pluie devenait poisseuse et tombait en grosses gouttes de sirop.




























