Extrait du livre Les millionnaires de la récré
Les millionnaires de la récré de Fanny Joly et Bénédicte Voile aux éditions Fanny Joly Numérik
Les millionnaires de la récré
Chapitre 1 Noël moins trente Je m’en souviens comme si j’y étais. C’était vers la fin du mois de novembre, un mardi matin, en classe. M. Dequille, notre maître « bien-aimé » (bof...), nous faisait un cours sur les Vikings quand, soudain, Charly Paratini a pointé le doigt vers la fenêtre qui donne sur la rue des Cloches : — Ouaaah ! C’est Noël ! Noël dans la rue !! Toutes les têtes ont suivi la direction du doigt de Charly. M. Dequille écrivait au tableau. Il ne s’est même pas retourné. — Paratini ! Qu’est-ce qui te prend, encore ! Charly, c’est le super-énergumène de la classe. Il bouge sans arrêt. Il parle sans arrêt. Il est toujours le premier à dire à haute voix les trucs idiots qu’on pense tout bas et, parfois, des trucs tellement idiots qu’on n’y aurait même pas pensé... — J’invente pas, m’sieur ! Regardez ! Vrai de vrai ! Il avait raison, Charly ! À notre hauteur (la classe est au premier étage), de chaque côté de la rue, deux hommes suspendus dans des cabines jaunes installaient une décoration de Noël. Des Pères Noël, des sapins, des étoiles, des traîneaux, avec plein d’ampoules électriques partout ! M. Dequille a posé sa craie et s’est approché de la fenêtre : — Ça alors ! Si on m’avait dit que je verrais la rue des Cloches illuminée avant de partir à la retraite ! C’est incroyable ce que M. Dequille aime parler de sa retraite. Il en parle chaque jour et même souvent plusieurs fois dans la journée. J’espère pour lui (et pour nous) qu’il va bientôt y partir, à la retraite, parce que, sinon, à mon avis, il va devenir fou. Et nous, sa retraite, ça nous fera des vacances... Il n’est pas méchant, M. Dequille, remarquez. Mais pas vraiment gentil non plus. Souvent, il dit qu’il va faire une interro et, finalement, il ne la fait pas. Dans ces momentslà, on l’aime bien. Pour les punitions, en revanche, quand il annonce qu’il va en donner une, il n’oublie jamais. On a beau le supplier, trépigner, se rouler par terre : rien à faire.
Et, en général, les punitions de M. Dequille sont les plus terribles de l’école, au moins trois ou quatre fois plus longues que celles des autres maîtres. Dans ces cas-là, on le déteste. Il dit tout le temps qu’il est fatigué et que c’est nous qui le fatiguons. Pourtant, il se plaint surtout d’être fatigué le lundi matin, alors qu’il devrait être en pleine forme après le samedi et le dimanche sans nous voir... Bref, en tout cas, on n’avait jamais eu droit à une aussi belle décoration de Noël rue des Cloches. Les lumières de Noël, d’habitude, à Ysjoncte, il n’y a que les grandes rues du centre-ville, l’avenue de la République ou la place de la Liberté qui y ont droit. — Si ça se trouve, c’est Mme Nervos qui a fait installer ça ! a lancé Mona, ma meilleure amie, qui aime voir la vie en rose. M. Dequille a haussé les épaules : — Mme Nervos ! Vous croyez que la directrice n’a que ça à penser, d’illuminer la rue ? Ça n’a rien à voir avec Mme Nervos ! Qui décide ce genre de choses ? QUI ? Refléchissez un peu ! J’attends une réponse intelligente... Personne n’a levé le doigt. Même Jean Germain, le premier de la classe, n’avait visiblement pas de réponse intelligente à donner, pour une fois ! — Le maire ! Voyons ! Le maire s’occupe de ce genre de choses ! a fini par s’exclamer M. Dequille. Je sens que je vais donner une interrogation écrite en instruction civique, moi ! — Oh non... Pitié, m’sieur ! ont crié plusieurs voix, un peu partout dans les rangées. M. Dequille nous a regardés. À mon avis, il faisait semblant de réfléchir, mais il n’avait pas vraiment envie de la donner, cette interrogation écrite. Malgré tout, on n’était pas très rassurés. Il y a eu un moment de silence. — Le MAIRE ! Le maire a fait ça pour NOUS ! Pour nous faire plaisir ! a murmuré avec un sourire émerveillé Hedwige Tarin, la rêveuse, qui a toujours un train de retard. — Oui, eh bien, ce qui me ferait plaisir à moi, c’est qu’on termine les Vikings avant que ça sonne ! a dit M. Dequille en retournant au tableau. Il a continué son cours, mais personne n’écoutait vraiment. On regardait tous dans la rue. — Et nous, quand est-ce qu’on va décorer la classe ? a demandé Mona au bout de trois lignes sur les Vikings. — L’an dernier, a continué Charly, avec Mme Chalopin, on avait fait plein de boules de neige en coton, c’était trop bien ! — Et même un Père Noël en pâte à sel ! a dit Paul Colinot. — Et des faux cadeaux pour faire beau ! a ajouté Marie sans se rendre compte que M. Dequille commençait à
s’énerver. Moi, de là où je suis placée, je le vois de profil. À la manière dont il a remonté ses lunettes et mis ses mains sur ses hanches, j’ai tout de suite repéré que ça allait chauffer... — Vous avez fini, oui ? Avec moi, on ne décore pas la classe, ou plutôt : on ne la décore PLUS ! Quand vous aurez décoré autant de classes que moi en trente ans d’enseignement, vous comprendrez ! On est ici pour travailler, pas pour s’amuser, compris ? — Mais on peut travailler en s’amusant, quand même... Évidemment, c’est Charly qui a dit ça. Et évidemment, ça n’a pas arrangé l’humeur de M. Dequille. Il a même piqué une crise de nerfs. Contre nous, contre Noël, contre les types qui installaient les lumières, contre la terre entière ! Et comme on continuait à regarder dehors, il a fermé les rideaux, si bien qu’on a terminé le cours avec les lumières allumées. Mais ce n’étaient pas les lumières de Noël ! À la récré, la décoration de la rue était complètement installée, ça clignotait de partout. Un spectacle vraiment magnifique. On s’est tous collés aux grilles de la cour pour l’admirer. Les cabines jaunes étaient repliées sur un gros camion. Les deux employés de la mairie rangeaient les câbles. Dans ce décor, forcément, on s’est tous mis à parler de Noël et de cadeaux. Pour une fois, Hedwige Tarin était en avance : elle avait déjà fait sa liste. Elle nous a décrit le grand coffret de dessin et le pull à capuche personnalisé qu’elle avait commandés. Paul Colinot a raconté que, dans le restaurant de ses parents, Noël serait extraordinaire parce que, cette année, ils fêteraient les quatre-vingts ans de sa grand-mère. Charly Paratini l’a coupé pour dire qu’il voulait un jeu de console trop top avec des insectes envahisseurs. Et Joachim Binard a coupé Charly pour expliquer qu’il allait avoir un skateboard de ouf avec des têtes de mort et des roues lumineuses. On en était là quand la directrice a ouvert la porte du préau. On s’est tus. Avec Mme Nervos, on se méfie. Elle est sévère. Parfois, elle se met dans des colères terribles, encore plus terribles que les colères de mon grand-père. Fernand Moubel marchait derrière elle, sa casquette rabattue sur les oreilles et son écharpe remontée jusqu’au nez. Il portait un long paquet et un carton d’emballage. Fernand, c’est le surveillant. On l’aime bien. Surtout depuis qu’il a été absent et qu’on a eu un remplaçant dix fois pire que lui. Avant, il était presque complètement sourd. On pouvait lui chanter sous le nez « Moubel à la poubelle » (une chanson qu’on a inventée), il n’entendait rien. Depuis cet été, il s’est fait opérer des oreilles. Apparemment, ça a marché : l’autre jour, Charly a chanté « Moubel à la poubelle »... alors que Fernand était au bout
du couloir, eh bien, il s’est pris deux heures de colle avant même la fin du premier couplet, Charly ! À l’angle du préau et des W.-C., Mme Nervos s’est tournée vers Fernand : — On s’installe ici ! — Qu’est-ce qu’elle fait ? m’a murmuré Mona à l’oreille. — Je te parie qu’elle va installer ses vieilles décorations de Noël ! Elle a dû avoir l’idée en voyant la rue tout illuminée... Fernand a commencé à défaire le long paquet. Mme Nervos, pendant ce temps, sortait du carton des guirlandes qu’elle a secouées comme maman quand elle secoue son chiffon par la fenêtre. D’ailleurs, il en est sorti un nuage de poussière identique... — Vous remettez le même sapin que l’an dernier ? a demandé une voix de fille. Il m’a semblé reconnaître la voix de Chloé Jambier. Mme Nervos a levé son nez pointu derrière le paquet de guirlandes : — Qui a dit ça ? Ça ne vous plaît pas d’avoir un sapin à l’école ? Je ne suis pas obligée de l’installer, vous savez ! Je le remonte au grenier : autant de fatigue en moins pour moi ! Tout le monde a regardé le sapin blanc-gris pelé comme si c’était une merveille : — Si, si, ça nous plaît, ça nous plaît, madame, ça nous plaît BEAUCOUP ! On est remontés en classe avant que Mme Nervos et Fernand aient terminé. De toute façon, on ne manquait rien. Surtout moi. Depuis que je vis à l’école des Cloches, la décoration de Noël est la même chaque année. Au fait, j’ai oublié de préciser : l’école des Cloches, j’y habite, dans une petite maison près de l’entrée, avec mes parents et mes deux frères, parce que ma mère en est la gardienne.
Chapitre 2 Faites vos listes En rentrant le soir à la maison, j’ai tout de suite commencé à réfléchir à ma liste de cadeaux. J’avais plein d’idées, bien sûr, mais l’une d’elles me plaisait particulièrement : un casque audio sans fil et un microkaraoké. Une seule chose m’inquiétait : je n’étais pas sûre que ça plairait à mes parents. J’étais même presque sûre du contraire : depuis que notre télé est cassée, ils trouvent que j’écoute trop de musique. Ils ne comprennent pas que j’adore apprendre des chansons par cœur. Papa dit que je ferais mieux d’apprendre mes leçons. Passons... Quand la nuit est tombée, Alfred, mon petit frère, a été le premier à s’apercevoir que les lumières de la rue clignotaient aussi chez nous. — Maman ! Maman ! il a crié. Ziens voir ! Le Pè Noël i va arriver ! Je suis sortie de ma chambre. Le salon s’allumait, s’éteignait, s’allumait, s’éteignait, comme la vitrine d’un magasin de jouets... — Calme-toi, Alfred ! a dit maman. Le Père Noël ne vient que dans quatre semaines ! Espérons que, d’ici là, ces lumières s’éteindront de temps en temps, sinon on va avoir les yeux comme des gyrophares dans cette maison ! Au dîner, ça clignotait toujours. (Pauvre maman ! Elle ne se doutait pas que ça allait clignoter comme ça jusqu’aux premiers jours de janvier, sauf entre minuit et six heures du matin, mais à cette heure-là, nos yeux sont fermés...) Je regardais l’ombre clignotante de mon boudin sur ma purée, quand Benjamin, mon grand frère, a lâché : — Pour Noël, je pourrai avoir le Super-JetXV-765-à-triple-turboréacteur ? Benjamin collectionne les maquettes d’avions. Maman a aussitôt regardé mon grand frère en faisant d’ÉNORMES gros yeux et un signe discret en direction d’Alfred : — Tu veux dire, le commander au PÈRE NOËL, Benjamin ?
Mon petit frère croit encore au Père Noël. Il ne faut pas casser son rêve. Mais ça n’a pas eu l’air de le casser. Il n’a même pas laissé à maman le temps d’insister plus longtemps sur le Père Noël. Il s’est mis à gesticuler en criant : — Moi aussi veux piein piein de cadeaux ! Des miions de cadeaux, pou moi ! Du coup, j’en ai profité pour lancer ma petite idée : — Et moi, si je pouvais avoir un casq… Papa m’a coupé la parole : — On verra ! Ce n’est pas parce que la rue est illuminée qu’on va aussitôt courir dévaliser les magasins ! Oups, que le Père Noël va courir, je veux dire ! Et puis d’abord, maman et moi, nous attendons aussi un cadeau de votre part, les enfants : de bons résultats scolaires... N’est-ce pas, LISON ? En disant ces derniers mots, papa m’a fixée avec son sourcil que je déteste, son sourcil en accent circonflexe. — Moi, je suis dans les trois meilleurs de ma classe ce trimestre ! a annoncé Benjamin, histoire de bien montrer que le sourcil de papa n’était pas pour lui. Évidemment, lui, il a toujours bien travaillé. Les mauvaises notes, il ne sait pas ce que c’est. Cette année, depuis qu’il est au collège, il travaille encore mieux qu’avant. Ça me casse le moral. — Moi aussi cravaille crès crès bien ! a enchaîné mon petit frère qui est encore en maternelle. Maman s’est penchée vers moi : — Et toi, Lison, comment s’annonce ton bulletin ? — Ben... Euh... Brusquement, j’avais envie de changer de sujet...
Chapitre 3 Pas de cadeaux ! Mon travail scolaire... Il n’a pas fallu longtemps pour que le sujet revienne sur le tapis, malheureusement ! La semaine d’après, M. Dequille nous a distribué les fameux bulletins. — Deslivres Lison... Comme je suis au début de la rangée, c’est moi qui l’ai eu en premier. Depuis la rentrée, je savais bien que mes résultats n’étaient pas terribles. Mais quand les notes tombent l’une après l’autre, espacées de plusieurs jours, parfois d’une semaine ou deux, ça ne fait pas le même effet que de les voir toutes alignées. Un peu comme les perles d’Hedwige Tarin. Une perle par-ci, une perle par-là, ça ne ressemble pas à grand-chose. Mais quand elles sont bout à bout, ça fait un collier. En voyant mes notes écrites noir sur blanc, j’ai eu un choc : 0 puis 1 puis 0 en dictée (moi qui m’imaginais que je commençais à remonter quand j’ai eu 1...), 5 puis 3 puis 0 en mathématiques (là, c’est plus simple, je n’ai fait que descendre...), quel affreux collier ! L’appréciation marquée en dessous, de la haute écriture pointue de M. Dequille, n’arrangeait vraiment pas les choses : Lison ne fait même pas le strict minimum. Pour ce Noël, il ne m’avait pas fait le strict minimum de cadeaux, lui non plus ! Jean Germain, qui est assis à côté de moi, regardait mon bulletin en biais, l’air dégoûté, comme si c’était une crotte de chien. Quand M. Dequille lui a distribué le sien, Jean a retrouvé le sourire. Lui, il n’avait pas de souci à se faire, son appréciation était la même que sur tous les bulletins précédents : Excellent travail. J’aurais tant aimé échanger, rapporter à la maison un bon bulletin et commander mes cadeaux tranquille ! M. Dequille est passé à côté de moi. J’ai pris mon air le plus triste possible, genre la fille qui va pleurer. Mais je crois qu’il ne l’a pas remarqué. Ou du moins, il a fait semblant. Il s’est avancé jusqu’au deuxième rang. — Pistalou Jules... Ça ne s’arrange pas ! Jules est mon meilleur copain. On est presque toujours d’accord tous les deux, surtout pour rigoler. Mais ce matin-
là, en regardant son bulletin, il n’avait pas tellement l’air d’avoir envie de rigoler, le pauvre Jules ! Quand la cloche a sonné, il est venu vers moi, son bulletin entre les mains, l’air catastrophé : — Regarde ! Je comprends même pas ce que le maître a marqué, là... J’ai lu la haute écriture pointue : Jules pourrait réussir. Encore faudrait-il qu’il le veuille. — Ça veut dire quoi, d’après toi ? J’avoue que je ne comprenais pas très bien moi non plus. Je suis restée un moment à examiner les notes de Jules. En dictée, elles étaient aussi mauvaises que les miennes. En calcul, un peu moins, parce qu’à force d’aider son père à l’épicerie (son père tient « L’Épicerie du Coin », au coin de la rue des Vignes et de la place de la Liberté), Jules est devenu bon en opérations... Jean Germain a pointé son nez de fouine derrière ses lunettes : — Qu’est-ce que vous faites ? Comme Jean est un cafteur de première, je n’aime pas trop qu’il vienne se mêler de nos affaires. J’ai eu le réflexe de cacher le bulletin de Jules sous mes cahiers. — Non, montre-lui, Lison ! m’a ordonné Jules. Peut-être que lui, il comprendra ce que veut dire : « Encore faudrait-il qu’il le veuille » ! Jean s’est penché sur le bulletin de Jules comme un garagiste sur un moteur en panne. — Tu ne sais même pas reconnaître le subjonctif du verbe vouloir ? Ça veut dire que si tu voulais, tu pourrais très bien travailler... Jules a haussé les épaules : — Il est marrant, M. Dequille ! Et si j’arrive pas à vouloir ? — Ça, c’est ton problème ! a soufflé Jean Germain avec son petit air supérieur. Jules a repris son bulletin en haussant les épaules. — Pfff, je m’en fiche pas mal de toute manière : j’attendrai que Noël soit passé pour le montrer à mon père... Pour ça, ils ont de la chance, les copains. Ils peuvent attendre, cacher leur bulletin au fond de leur cartable et l’oublier. Ils peuvent même le faire disparaître à jamais dans le caniveau, la poubelle ou la cheminée. Jules a déjà fait ça, un jour où son bulletin était encore plus mauvais que celui-ci et où il avait peur que son père ne lui reprenne le vélo qu’il venait de lui offrir. Chez moi, ce genre de ruse est impossible. À l’école, en plus de son travail de gardienne, maman aide au secrétariat : pour mon plus grand malheur, c’est ELLE qui est chargée de recopier les notes sur les bulletins ! Parfois, elle le fait la veille du jour où on nous les distribue. Dans ces cas-là, c’est affreux : je me fais déjà gronder À LA



























