Extrait du livre Krampouès
Krampouès de Bernard Peigné et Laura Raynaud aux éditions ZéTooLu
Krampouès
Prologue Il était une fois un monstre poilu qui s’appelait Krampouès. Il avait le pelage noir, les lèvres rouges et charnues, et ses yeux orange étaient si globuleux qu’on aurait dit des ampoules. Ses oreilles pointues étaient dressées à l’horizontale de part et d’autre de sa tête arrondie, lui donnant un peu l’allure d’une marmite aux poignées en forme de cône. Il n’était pas très grand pour un monstre. Il mesurait à peine un mètre cinquante, ce qui, pour son âge, le faisait paraître beaucoup plus jeune que les cent vingt ans qu’il avait en réalité. Krampouès vivait dans le coffre d’une vieille voiture abandonnée au cœur de la forêt de Grilourd. Le terme de voiture était un peu abusif pour
décrire l’épave – n’ayons pas peur du mot – où logeait le monstre. Il s’agissait en réalité d’une Peugeot modèle 404 dont les roues, les vitres, les banquettes, les portières et même la couleur avaient disparu depuis plusieurs dizaines d’années. Elle ressemblait aujourd’hui à une vieille boîte de conserve géante pleine de trous, avec un coffre. La Peugeot avait été achetée il y a fort longtemps par un réparateur de guitares qui habitait Hégauville. C’était à cette époque un beau véhicule de couleur jaune, qui avait été accidenté quelques années plus tard alors que son propriétaire revenait d’une visite à un oncle, hospitalisé au couvent des Sœurs Imaginaires. De fortes pluies avaient rendu impraticable la route principale qui menait du couvent à Hégauville et avaient provoqué une inondation la veille. En temps normal, le réparateur de guitares aurait contourné le massif forestier des Hubrides, ce qui lui aurait pris la journée. Cependant, il connaissait un raccourci par la forêt de Grilourd. Il n’en ignorait pas les dangers, mais il s’était dit qu’un matin, en semaine, il était peu probable qu’il fasse une mauvaise rencontre. Pressé de rentrer à son atelier où l’attendaient ses guitares, il avait décidé d’emprunter le raccourci. Bien mal lui en prit. Il n’était pas dans la forêt depuis une demi-heure, roulant à faible allure car le chemin de terre qu’il suivait ne permettait pas de dépasser les quarante kilomètres-heure, qu’il fut attaqué. Un dinobull à cornes monté par un Zéblin barbu avait brusquement surgi d’un talus sur la droite. D’un coup de sa puissante tête, il avait propulsé le véhicule au milieu des chênes, à une dizaine de mètres du chemin. La voiture était retombée
sur ses roues et une petite troupe de Zéblins s’était précipitée vers le point de chute. Le réparateur de guitares, à moitié assommé par le choc, avait été extirpé de la voiture sans aucun ménagement, coupé en une cinquantaine de morceaux, et rapidement acheminé vers l’usine réfrigérante des Zéblins, implantée depuis peu près de Yahrzo. La voiture s’était ainsi retrouvée à l’abandon. Dans un premier temps, elle avait servi d’aire de jeux à une bande de jeunes Hulgots. Ils y avaient joué aux gangsters et aux pirates de la route. Ils avaient récupéré la radio, les rétroviseurs, les pneus et même le volant pour les revendre au marché de leur village. Ils avaient cassé les vitres à coups de pierres, lacéré les banquettes avec des tessons et écrit des gros mots sur les portières à l’aide de morceaux de charbon. Plus tard, lorsque les intempéries l’avaient rendue impraticable, ils s’étaient lassés de la voiture. L’eau de pluie s’était accumulée au creux des sièges et sur le plancher, la mousse avait recouvert la carrosserie déjà toute rouillée. Un couple de renards s’y était installé un automne et y était resté quelques saisons. Enfin, par un beau jour de juillet, Krampouès avait atterri en parachute juste à côté de l’épave. La voiture était alors dans un état proche de ce qu’elle était aujourd’hui, c’est-à-dire oxydée, détrempée, cabossée, vidée, cassée, gondolée. Il avait ouvert le coffre pour voir s’il y avait quelque chose à l’intérieur. Comme celui-ci était vide, il y avait étalé la toile de son parachute, s’était allongé dessus pour s’y reposer et avait refermé la porte du coffre pour être plus à l’abri. Il avait extraordinairement bien dormi cette nuit-là et, finalement, avait décidé de rester y vivre. Ce matin-là, Krampouès s’entraînait à faire de la musique avec deux brins d’herbe qu’il serrait
entre ses pouces. Il était assis à même le sol, le dos appuyé contre ce qui restait de l’aile arrière gauche de la Peugeot. Il fut tiré de ses rêveries musicales par une voix timide : — Pardon, heu… Pardon mon ami. Pourriez-vous m’indiquer la direction d’Hégauville, s’il vous plaît ? Krampouès releva la tête et vit la personne qui lui avait adressé la parole. C’était un homme, qui se tenait à quelques pas devant lui. Il ne l’avait pas entendu approcher. L’homme portait une blouse blanche et des lunettes. Il n’avait presque plus de cheveux. La manche de son bras gauche était couverte de sang séché. Krampouès resta un long moment à regarder son visiteur. Celui-ci renouvela sa demande : — Excusez-moi de vous déranger, mais je me suis perdu et je cherche à rentrer à Hégauville. Pourriez-vous m’aider en m’indiquant la direction ? Ce serait bien aimable à vous. Krampouès laissa tomber les brins d’herbe et se leva en faisant ostensiblement jouer tous les muscles de son corps. Il essayait d’avoir l’air le plus impressionnant possible, mais il ne se faisait pas trop d’illusions car il savait que même en se hissant sur la pointe des pieds, il n’arriverait jamais qu’à la poitrine de l’homme. Laissant échapper un peu de son haleine fétide, il dit sur un ton délibérément hostile : — Sache que je n’ai pas d’amis, boule de billard. Dis-moi plutôt ce qui va m’empêcher de te dévorer sur-le-champ ? — Attendez, attendez, répondit l’homme en ayant un léger mouvement de recul, mais sans toutefois tenter de prendre la fuite. Je suis passé par tant d’épreuves ces dernières heures que je n’ai plus rien à perdre. Voici ce que je vous
propose : laissez-moi vous raconter mon histoire. Vous déciderez ensuite si vous m’aidez à rentrer chez moi ou si au contraire vous souhaitez toujours faire de moi ce que bon vous semble. L’homme ne manquait pas de cran et donnait l’impression d’être assez sûr de lui. Il avait l’air persuadé que ce qu’il avait à raconter lui sauverait la mise d’une manière ou d’une autre. Krampouès, qui manquait singulièrement de compagnie depuis qu’il vivait dans le coffre de son épave, et qui de surcroît adorait les histoires, lui proposa ceci : — C’est entendu. Je t’accompagne jusqu’à l’orée de la forêt. De là, tu n’auras aucune difficulté à rejoindre Hégauville, qui se trouve à moins de deux heures de marche. Tu me raconteras ton histoire en chemin. Mais je te préviens, et je ne le redirai pas : si je commence à m’ennuyer, ou si ton histoire ne me paraît pas sincère, je te brise les os et je te convie à dîner en qualité de mets principal. L’homme avala sa salive et, tandis qu’ils se mettaient en route, il prit la parole sans autre forme de cérémonie. — Je m’appelle Charles Demain, dit-il. Et je suis dentiste.
Chapitre 1 — Je m’en fiche pas mal, de ton nom. Et encore plus de ton métier. C’est ce qui t’est arrivé qui m’intéresse. Fais m’en le récit sans plus attendre… Et ne lésine pas sur les détails ! J’ai une sœur, Gilbertine, qui est de trois ans mon aînée, et deux cousins, Killian et Georges. Le début de mon histoire remonte à une quarantaine d’années. Gilbertine voulait devenir peintre et je dois reconnaître qu’elle avait un réel talent pour le dessin. Elle avait également un sens des couleurs
très développé. En attendant de percer dans son domaine de prédilection, elle s’était trouvée un emploi de vendeuse dans une librairie. Killian était le plus âgé d’entre nous et il avait déjà un métier. Il était chasseur de capricornes. Il s’engageait régulièrement dans des expéditions interminables aux fins fonds de l’Europe, dont il revenait de temps en temps, fourbu et nimbé à nos yeux d’une aura mystérieuse, et repartait à chaque fois au bout de quelques semaines. Georges, qui venait de terminer ses études, était écrivain. Eux aussi avaient une sœur, Lulia. Ma cousine était beaucoup plus jeune que nous et je l’ai par conséquent beaucoup moins fréquentée que ses frères. Je me souviens que dans les années quatre-vingt, elle avait tenté de se faire admettre au couvent de l’Air des Cerfs. Notre famille possédait une maison à la campagne située très bas sur le flanc de la colline d’Abram, quelques lieues à l’ouest d’Hégauville. Elle avait jadis appartenu à nos grands-parents, côté Demain. Nous allions souvent passer les vacances dans cette maison et, cette année-là, nous nous y sommes retrouvés tous les quatre, avec ma sœur et nos cousins. Je n’arrive plus à me souvenir si c’était en 1967 ou 1968. Gilbertine et moi étions venus avec la voiture de nos parents. Killian et Georges arriveraient par le train, le lendemain. Nous étions à l’époque de jeunes adultes. Le plus âgé devait avoir dans les vingt-deux ans et, n’ayant pas encore fêté mes dix-huit ans, j’étais le plus jeune du groupe. Nous ne jurions alors que par les Beatles et Jack Kerouac. L’été commençait et nous nous préparions à passer de longues semaines paresseuses sur la colline d’Abram, à lire, à faire des randonnées et à nous adonner à d’interminables siestes à l’ombre des pommiers du verger. Nos parents,
à Gilbertine et moi, avaient préféré au charme austère de cette vieille maison le confort climatisé de leur appartement en bord de mer. Quant à nos cousins, ils n’avaient plus que leur mère et celle-ci avait laissé entendre qu’elle viendrait peut-être nous rejoindre à la Saint-Mélance. Les faits que je vous raconte ici ont une importance pour la suite de mon récit et sont directement liés aux événements plus récents qui m’ont conduit dans votre forêt. Lorsque nous sommes arrivés au pavillon de campagne, ma sœur et moi, celui-ci n’avait pas été occupé depuis environ deux mois. La première chose que nous avons faite fut par conséquent d’ouvrir au maximum les portes et les fenêtres afin d’aérer la maison, tout en évitant de provoquer des courants d’air. Mon souvenir de ces journées est resté intact. Je me rappelle qu’un vent chaud, venu de la montagne, agitait avec acharnement la végétation environnante et dérangeait, par sa violence presque incongrue, les installations des hommes. Nous avons déchargé les boîtes de couleurs, les toiles et le chevalet de Gilbertine. Nous avons choisi nos chambres et y avons monté nos affaires. Les miennes se résumaient à un sac de vêtements et à un carton plein de livres relatifs à mes études dentaires. J’entamais à la rentrée ma deuxième année de faculté et j’étais bien décidé à travailler régulièrement cet été afin de préparer au mieux les évaluations de Noël. La maison était grande. Elle comportait trois étages et, à raison de quatre pièces par étage, nous pouvions largement nous permettre le luxe d’avoir chacun notre chambre, voire de nous en attribuer plusieurs si le besoin s’en faisait sentir. Gilbertine s’installa dans la grande chambre du premier. Afin de pouvoir étudier au calme, j’avais choisi de m’installer sous les combles. Je
savais que, même lorsque nos cousins seraient là, personne ne me disputerait cette partie de la maison qui promettait d’être la plus chaude. Nous avons passé l’après-midi à faire un peu de ménage et à reconnaître les lieux. Nous avons dîné de pain et de fromage arrosés d’un verre de vin. Après les fortes chaleurs de la journée, la soirée s’annonçait particulièrement douce. Souhaitant profiter au mieux de cette première soirée, nous avons sorti deux fauteuils confortables et les avons disposés dans le jardin, derrière la maison. Je suis retourné dans le salon prendre la bouteille de Grand-Marnier qui se trouvait avec les autres alcools dans le globe terrestre creux. En passant, je me suis arrêté devant la bibliothèque pour choisir un livre. J’ai hésité un instant devant un roman d’Emmanuel Berl, Sylvia, qui m’avait enchanté l’été précédent. Mais son souvenir était encore trop vif dans mon esprit, et j’avais peur qu’une relecture prématurée gâchât quelque peu le plaisir que je pouvais en attendre. Mon choix s’est finalement porté sur une édition en livre de poche de La chasse spirituelle de Rimbaud, que je n’avais pas lu depuis mes années de collège. De retour dehors, je me suis assis en face de ma sœur et nous avons bavardé jusqu’au crépuscule. Gilbertine m’a parlé de son travail à la librairie et de ses projets picturaux. De mon côté, je lui ai fait part de mes doutes sur l’année universitaire à venir, sur la quantité de travail qui m’attendait. — Charles, me dit-elle, si tu as confiance en toi, tu réussiras. Je sais que tu en as la capacité.

























