Extrait du livre Louise, le vent de la liberté
Louise, le vent de la liberté de Catherine Ganz-Muller aux éditions Talents Hauts
À Louise M. « On fabrique à la femme un destin : un destin biologique, un destin auquel aucune d’entre nous ne peut ou n’a le droit d’échapper. […] Un homme se définit, existe, se réalise par son travail, par sa création, par l’insertion qu’il a dans le monde social. Une femme, elle, ne se définit que par l’homme qu’elle a épousé et les enfants qu’elle a eus. » Gisèle Halimi, plaidoirie pour le droit à l’avortement au procès de Bobigny, automne 1972.
Automne 1920 Louise Kervella Je m’appelle Louise Kervella. Je suis née en Bretagne, au bord de l’océan. J’aurai bientôt dix-huit ans et aujourd’hui c’est la noce de ma cousine, Marie Le Duff. Elle épouse Roland Carval, un gars gentil et travailleur, à ce qu’on dit. La famille et quelques amis sont réunis dans la cour de la ferme de mon oncle, il y a même M. le maire qui est venu du bourg dans sa voiture à pétrole, elle est garée dans le chemin à côté des chars à bancs et des bicyclettes. Deux longues tables sont dressées devant les bâtiments d’habitation et deux barriques de vin sont posées sur des tréteaux près de la grange. Rémi Le Duff a tué un veau dont il ne reste qu’une vague odeur de viande grillée, il a même fait venir des sonneurs : il a voulu une noce de riches pour bien montrer à tout le pays qu’il mariait sa fille. Le beau temps a veillé sur la noce toute la journée ; en ce début de soirée le ciel s’est fardé de rouge et de jaune, le soleil
bientôt plongera dans l’océan. Parfois Fanch m’emmenait jusqu’à la grève pour le voir disparaître derrière l’horizon. Mon frère me racontait qu’il laissait place à la lune, que demain il ferait jour à nouveau, que jamais, ni la lune ni le soleil ne disparaissaient vraiment mais qu’ils basculaient de l’autre côté de l’océan. Je suis assise sur le plat d’une charrette un peu en retrait des convives. Je m’ennuie, alors je balance mes jambes en regardant mes pieds, j’écoute le bavardage des invités. Devant moi, toutes les femmes sont habillées de noir, même les petites filles. Ma mère m’a défendu de mettre des habits de fête : « On est en deuil ! elle a crié. Tu respectes donc pas ton père et tes frères ? » Mes frères, c’est toute mon enfance heureuse ; des années d’insouciance, de liberté et d’amour vers lesquelles je retourne aujourd’hui quand tout va mal. Fanch et René avaient cinq et sept ans de plus que moi, je ne les quittais jamais, j’étais leur Louisou. Ils m’ont tout appris : leurs jeux bien sûr, mais aussi à n’avoir peur de rien ni de personne, à me battre s’il le fallait, à toujours rester digne et fière. Yvon, mon père, se louait dans les fermes alentour ; selon la saison il ne rentrait que le dimanche à la maison, et c’était la fête. On tuait une poule et à la fin du repas, on chantait des chansons, puis Fanch me juchait sur le dos de Marc’h glas le cheval et on partait se promener sur la grève. Mes frères tenaient la bride et le faisaient courir en criant : « Tiens-toi bien, Louisou ! Tiens-toi bien, on va galoper ! » J’ai encore la sensation du vent sur mon visage et dans l’oreille les voix des garçons. Je savais qu’Yvon m’aimait tendrement et ça me donnait des forces, car parfois, sans que je sache pourquoi, ma mère était très dure et souvent injuste avec moi. J’ai reçu bien des torgnoles, heureusement en grandissant j’ai vite appris à les voir venir et à les éviter. Elle n’était pas méchante, mais plus prompte à donner des bises et des mots gentils à mes frères qu’à moi. Ça m’était bien égal puisque j’avais l’amour de mon père et de mes frères. Tout ça a disparu un jour de février 1916. J’avais à peine quatorze ans, les hommes de la maison étaient à la guerre depuis août 1914. On recevait parfois une carte ou une lettre, souvent rédigée par un autre soldat qui, lui, savait lire et écrire. Ce jour-là, il soufflait un vent du nord, froid et cinglant comme une gifle. Ce vent qui fait gonfler l’océan et lui donne des couleurs grises et vertes sous un ciel sombre et torturé. J’étais occupée à jeter du grain aux poules quand j’ai vu arriver Pio, le facteur ; il marchait en poussant sa bicyclette, la tête rentrée dans les épaules. Le pas lent, plié par les bourrasques, il avançait comme à regret. Il avait l’air tellement accablé que j’ai pris peur, et cette peur grandissait au fur et à mesure qu’il s’approchait de moi. – Ta mère est là, mignonne ? m’a-t-il demandé d’une voix basse. Mes jambes se sont mises à trembler et j’ai compris qu’il était arrivé quelque chose de grave. Je l’ai guidé vers la grange où ma mère était occupée à préparer le fourrage pour les lapins. Il lui a donné une lettre qu’elle a prise sans un mot. Il la regardait tandis qu’elle ouvrait l’enveloppe et lui tendait le papier à l’insigne bleu blanc rouge. J’étais là, devant eux, raide comme une statue de pierre, la tête vide et le ventre
noué. Un temps, une éternité puis, enfin, la voix de Pio, blanche, éteinte : – Ton mari, Yvon… Tes deux fils, Fanch et René… à Verdun. Les trois, en héros… pour la France. Augustine s’est appuyée un instant au mur de torchis. Je la regardais, je refusais de comprendre ce qu’avait dit Pio, j’avais juste envie de fuir, d’échapper à ce malheur qui m’engloutissait, mais mes jambes tétanisées m’ont empêchée de bouger. Le ciel est devenu noir, la pluie a déferlé, les poules ont cessé de caqueter et moi je ne voyais que ma mère ; je la fixais en me disant qu’elle allait se redresser et me dire que tout allait bien, que ce n’était qu’un cauchemar, comme lorsque j’étais petite et qu’elle venait me consoler dans mon lit. Mais pas un cri, pas un mot n’est sorti de sa gorge, elle a juste relevé la tête, s’est tenue debout, droite, sans un regard pour moi. – Si t’as besoin de quéque chose… a murmuré Pio en lui rendant la lettre. Elle a hoché la tête négativement : sa fierté l’empêchait de s’effondrer devant un étranger. Il l’a compris et s’est éloigné. J’étais toujours plantée au milieu de la grange, ignorée de Pio et de ma mère. Quand il a disparu au bout du chemin, alors seulement elle s’est courbée, les mains sur le ventre, son corps lourd recroquevillé a glissé sur la terre battue dans un râle terrifiant. Ce cri, né de ses entrailles, m’a réveillée, je me suis avancée vers elle, mais elle m’a repoussée : – Va-t’en ! Laisse-moi ! Un gouffre venait de s’ouvrir dans lequel j’allais être engloutie et elle m’abandonnait, elle me laissait seule face à l’intolérable, j’étais perdue. J’ai couru en hurlant vers la maison, une seule personne pouvait m’aider : mon grand-père Émilien, mais la maison était vide. Il était parti au bourg pour essayer de trouver un peu de farine. Un feu crépitait dans la cheminée, je me suis blottie contre la pierre chaude, et le corps agité de tremblements j’ai laissé aller ma douleur. Au fur et à mesure que les mots de la lettre s’imprégnaient en moi, les larmes me submergeaient à me noyer. Grand-père est rentré, fier d’avoir déniché de quoi faire du pain. Quand il m’a trouvée, roulée en boule près de l’âtre devant un feu moribond, il m’a portée vers le lit clos, me croyant malade. Ma mère est arrivée. Ses cheveux échappés de sa coiffe étaient devenus tout blancs, elle était à présent une très vieille personne. Elle tenait la lettre à la main, elle l’a tendue à Grand-père. Il a reconnu les noms de son fils et de ses deux petits-enfants, alors il a franchi la porte dans un élan désordonné. Ses cris ont déchiré la nuit pendant un long moment. Quand il est revenu, il ne parlait plus. Pendant plusieurs jours il n’a pas dit un mot, il ne répondait pas aux questions, il n’émettait aucun son. Le docteur Quélennec est venu, il a expliqué que le choc l’avait rendu « aphasique », qu’il ne parlerait plus jamais. Grand-père était devenu muet. La vie pourtant a continué tant bien que mal. Grand-père ne faisait plus rien, ou si peu de choses ; il restait des heures au pré avec Marc’h glas, son cheval. Ma mère s’exprimait à peine. Je l’accompagnais au marché le mardi matin, je trayais la vache et nourrissais le cochon, je donnais le grain aux poules. Il n’y avait plus aucun échange entre nous trois. Il faut dire qu’il n’y en avait pas eu beaucoup depuis le départ
des hommes à la guerre : un mot échangé sur le temps, les ragots du lavoir, le nombre de lapins et de légumes vendus au marché, les rencontres qu’on y avait faites. La voix de ma mère résonnait de temps en temps dans ce mutisme général pour me donner des ordres. Les journées et les nuits se succédaient dans un silence assourdissant. Fanch et René me manquaient tant, et la présence joyeuse de mon père. Jamais plus je ne les verrais, jamais plus je ne les entendrais. Comment pourrais-je continuer à vivre ? Depuis quatre ans mon cœur et mon corps sont en noir, est-ce vraiment nécessaire que je porte ce deuil aussi dans mes vêtements ? Je me demande bien en quoi ces tenues sinistres font honneur aux morts ; Fanch et René, ils s’en fichent certainement là où ils sont. Aujourd’hui, j’aurais bien échangé ces vêtements sombres contre une camisole claire. « Tu vas pas encore te faire remarquer, a insisté ma mère, y’aura tout le village et la famille. C’est ta cousine qui se marie, tu lui ferais un affront ! » Je l’aperçois ma cousine, la seule qui ne soit pas en noir. Elle est assise au bout de la table dans une belle robe blanche brodée, elle a l’air bien triste pour une fille qui vient de se marier ! Pourtant, il y a encore quelques jours, elle me disait qu’elle était heureuse, qu’elle le trouvait gentil et beau garçon Roland Carval. Cependant, elle a ajouté une phrase que je n’ai pas aimée : – Et puis, il pourra aider mon père à la ferme. – C’est pas pour ça que tu l’épouses, quand même ? je lui ai demandé. Elle a haussé les épaules : – Bah ! De toute façon, faut bien se marier, c’est dans l’ordre des choses. L’ordre des choses ! Qu’est-ce que c’est que cet « ordre » qui fait disparaître les maris dans les tranchées, qui tue les frères et les pères, fait mourir les enfants en bas-âge, qui amène la misère, le travail jusqu’à épuisement et jette les femmes dans le malheur ? Pourquoi le mariage serait-il dans « l’ordre des choses » ? Ne peut-on avoir un autre choix ? Une autre vie ? Et ce repas de noce qui n’en finit pas ! Il a commencé vers midi au retour de la messe, huit heures plus tard les anciens sont encore à table à ressasser les souvenirs le verre à la main. Les hommes parlent du bétail ou des récoltes, commentent la politique et la guerre ; les femmes pleurent sur les disparus ou commentent la vie de leurs voisins ; les enfants courent en poussant des cris joyeux. On entend, venus du chemin, le bruit métallique des palets tapant la terre sèche et les hurlements de joie des joueurs de galoche. Les hommes sont d’un côté, les femmes de l’autre, et moi je suis sur la charrette à regarder mes jambes qui vont et viennent au-dessus des sabots tombés à terre. Je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie. – Y’a plus rien à boire ! gueule une voix péremptoire. Bonne occasion de bouger ! Je saute dans mes sabots et attrape deux pichets vides pour aller les remplir aux fûts. Est-ce que j’ai envie de me marier ? D’avoir la même vie que toutes ces femmes ? J’aurai sans doute pas le choix, moi non plus. – Oh oh ! Louise, tu viens danser ? C’est Martial Pochic, il veut toujours s’approcher de moi et moi je veux pas ; il a mauvais air, j’ai pas confiance. Et puis,
René m’a toujours dit de me méfier de lui et de ses amis, Jakez et Pierrot. – Tu vois pas que je suis occupée ! Et pis, j’ai pas envie de danser avec toi… – Faut toujours que tu fasses ta fière, hein ! Pourtant, t’as pas de quoi. Un jour je te le prouverai… Il profite que j’ai les mains prises pour tenter une bise ; il a bien failli me faire renverser mes pichets cet imbécile. Quand je reviens vers la tablée, les anciens m’accueillent avec des cris de soulagement comme s’ils étaient en train de mourir de soif. Je fais le tour de la table pour remplir chaque verre. Arrivée à hauteur du vieux Kerlen, je sens qu’il me tâte le derrière d’une main ferme, je suis tellement surprise que je manque de verser le vin à côté. – Ben, père Kerlen ! Et si je vous faisais la pareille ? J’ai parlé fort, exprès ; il est trahi, tout le monde le regarde, il rougit. – Tiens, pour vot’ peine, vous z’aurez rien à boire ! – On parle pas comme ça à un ancien, s’offusque sa femme. – Va t’excuser, Louise ! m’ordonne ma mère. Pis quoi encore ! J’en ai assez de tous ces « il faut », « tu dois », et puis de les entendre toutes raconter leurs misères, ça me casse les oreilles. Moi aussi j’ai des chagrins, moi non plus j’ai plus de père, plus de frères, mais j’en parle pas tout le temps ! D’ailleurs personne m’écouterait. On n’écoute pas les chagrins des jeunes. Et puis, en parler tout le temps ça les fera pas revenir. Un jour je les retrouverai peut-être, au ciel ou ailleurs. En attendant faut vivre, jusqu’à la fin, jusqu’au bout du chemin, comme dit Grand-père. Depuis six ans on parle que de morts, de misère, de deuils, j’en ai la nausée. Et quand c’est pas des morts dans les tranchées, c’est les morts de la grippe espagnole, c’est les mariages brisés, le cocufiage… Oh j’en peux plus ! Je pose les pichets sur la table et tourne le dos à la compagnie. Ma mère m’appelle mais je m’en fiche, je m’éloigne vers la basse-cour. Les derniers rayons du soleil dessinent une tache dorée sur le mur des clapiers à lapins, je m’appuie contre la pierre encore tiède face au poulailler, le gloussement des volailles remplace les conversations de la noce ; tous ces malheurs m’accablent et me mettent en colère. Si au moins Fanch et René étaient là ! Avec eux tout était gai, joyeux, prétexte à plaisanterie. À cette époque-là je pensais que la vie serait toujours ainsi entre mon père, ma mère et mes deux frères sous le regard bienveillant de Grand-père. Faut pas que je me rappelle ce temps-là, ça fait trop mal et j’arrive pas à empêcher les larmes. Un bruit léger me tire de mes pensées, on dirait des pleurs. Je m’avance lentement, une jeune femme est accroupie derrière la porcherie, la tête dans les mains, les épaules secouées de sanglots. – Ça va ? Dans la lumière du jour déclinant, je distingue à peine le regard noyé qui se tourne vers moi. L’inconnue essuie ses yeux de ses deux poings serrés, puis se lève. – Ça va, ça va ! répond-elle rapidement en frottant sa jupe. Je lui tends la main : – Je suis Louise Kervella de Coat Bihan… – Maelle Le Bec, me répond-elle sans me regarder.
Elle est habillée comme moi, d’une longue jupe noire à pans de velours et d’une camisole de même couleur, elle serre fébrilement le châle en tricot sombre qui couvre ses épaules. Je ne sais pas pourquoi, je ne la connais pas mais j’ai envie tout à coup de la prendre dans mes bras, comme on enlace une mère ou une sœur. Elle parle d’une voix basse, un peu saccadée par le chagrin et la colère : – Je supporte plus d’entendre ces femmes ! J’ai vingt et un ans, plus de mari, deux bouches à nourrir et personne pour m’aider… Que des plaintes, des plaintes, toujours des plaintes, des plaintes et des pleurs. Comment je fais, moi, avec ça ? Deux gamines viennent se jeter dans ses jambes : – Maman ! Maman ! Tu pleures encore ? – Non, non, répond-elle en les prenant par la main. Venez, on va rejoindre la noce… Par-dessus son épaule, elle me jette un regard chargé d’amertume et s’en va. Quels mots pour lui dire que je suis d’accord avec elle, que je la comprends, que moi non plus je ne supporte plus ces années de chagrin et de deuil ? Je les regarde s’éloigner et l’envie me prend de courir la rattraper, de lui dire que tout n’est pas fini, que demain le soleil prendra la place de la lune pour une nouvelle journée, que la vie est plus forte que les pleurs de ces vieilles femmes en noir. Pourtant, je ne bouge pas et me laisse envahir par ma colère contre toutes ces fatalités pleurées par les anciennes. Devant l’image de cette jeune femme et de ses deux petites, j’ai envie de crier : « Ça aussi, c’est dans l’ordre des choses ? » Dans la cour de la ferme, debout près de la table, ma mère lève son verre : – La voilà ! gronde-t-elle en me voyant revenir. Où t’étais ? Assieds-toi, j’ai quéque-chose à dire... J’enjambe le banc à côté d’elle. Elle me sourit et pose une main sur mon épaule, je devrais me méfier. – Louise, ma fille, va se marier… Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? – … elle va épouser le fils Morvan, Eugène ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Augustine continue sous les applaudissements et les bravos : – Ce sera au printemps prochain, et… Me marier ? Mais il n’a jamais été question de mariage ! Ni même de fiançailles ! C’est vrai que j’ai un peu fréquenté Eugène il y a quelques mois. On est allé au bal une ou deux fois. Je me souviens même qu’un jour, il a essayé de me parler mariage, mais j’ai dit non, pas question ! Il a donc fait sa demande en douce à ma mère et elle, trop heureuse de caser sa fille et d’avoir un homme pour aider à la ferme, elle a dit oui. Elle a décidé sans me demander mon avis, comme si je n’étais rien ! Je sens monter une vague de haine, je me lève du banc brusquement et quitte la tablée. Personne ne fait attention à moi, chacun vient féliciter Augustine, l’embrasser comme si c’était elle qui allait se marier. ***
Les premières notes d’une gavotte retentissent dans la nuit tombante, garçons et filles commencent à danser. Étrangère à ce qui se passe autour de moi, je flotte dans un brouillard, les paroles de ma mère résonnent dans mes oreilles, je n’entends plus que ça : Louise va se marier ! Louise va se marier ! Un feu me brûle l’estomac, j’ai envie de hurler. Marie est toujours assise à la table des mariés, seule, les mains sagement posées sur ses genoux. Elle a l’air tellement perdue. Plus tard elle aussi dira que sa noce était le plus beau jour de sa vie. Tu parles ! Je lui rappellerai la tête qu’elle faisait pendant que son mari jouait aux palets avec d’autres gars en riant et en buvant. Le nouveau marié a déjà oublié sa femme, il l’a posée comme un objet docile et il s’amuse. L’envie me prend d’aller le trouver pour lui rappeler qu’il n’est plus célibataire, mais après tout c’est leur vie et il faut que je pense à la mienne qui vient de prendre un drôle de tournant. Constance Vassieux Constance se laisse bercer par le ronronnement bienveillant de la voiture. La tête appuyée contre son épaule, elle détaille les mains de Victor posées sur le volant : de larges mains aux doigts puissants. Des mains d’ouvrier, se dit-elle, pas des mains de photographe. Le besoin subit de les sentir sur son corps nu l’invite à les caresser, mais elle n’ose pas, Victor n’aime pas ces élans amoureux lorsqu’il conduit. Un jour il lui en a fait la remarque : « La conduite d’une automobile exige une grande concentration, rends-toi compte si tu nous envoyais dans le fossé ! » La jeune femme n’a pas bien compris pourquoi ce serait de sa faute, mais depuis ce jour elle réfrène ses désirs de caresse lorsqu’il est au volant. Elle porte son attention sur le paysage : la lande bretonne défile dans la clarté lunaire ; par la vitre ouverte elle perçoit au loin le ressac de l’océan et ses senteurs iodées qu’elle respire à pleins poumons. Que de chemin parcouru depuis le petit village de Haute-Loire où elle est née vingt-deux ans plus tôt, dans une famille de paysans ! "À l’heure qu’il est je devrais être à l’étable, à traire les vaches. Au lieu de ça je me promène dans une voiture à pétrole le long de la côte bretonne !" Il lui arrive souvent, lorsqu’elle jouit d’un moment particulièrement agréable, de s’imaginer être restée à Saint-Privat-d’Allier. « Tu te rends compte, dit-elle alors à Victor, en ce moment je pourrais être au cul des vaches ou à celui de tous les nouveaux marmots que mon père a dû faire à ma mère depuis que je suis partie, ou même à me faire tabasser par un mari violent ! » Cela les fait rire. Pensant à sa mère, elle ajoute parfois : « Si elle est encore de ce monde ! Avec toutes ses grossesses, les hurlements de mon père et le travail épuisant… » Jusqu’à l’âge de dix-sept ans, Constance a mené les vaches aux champs dès le petit matin, hiver comme été. Elle travaillait à la ferme toute la journée, s’occupait de ses nombreux frères et sœurs puis, quand le jour déclinait, elle retournait au pré chercher les bêtes pour les traire ; levée à 5 heures du matin elle était rarement couchée avant 11 heures du soir. L’école était obligatoire jusqu’à treize ans, mais elle était très souvent absente, accaparée par les travaux champêtres ou la garde des petits. Vive et intelligente, elle avait vite appris à lire et aimait cela, mais il n’y avait aucune occasion de lecture à la maison et de toute façon son père lui répétait continuellement qu’il était inutile pour une fille de savoir lire : « Un gars, passe encore, mais une fille… Pour faire des enfants et s’occuper des bêtes, pas besoin d’instruction ! » Il lui arrivait parfois de rester au champ. Elle ne s’y ennuyait pas car Constance avait un secret : elle dessinait. Elle avait découvert cette activité à l’école avec M. Maurice, l’instituteur qu’elle aimait bien, comme l’école d’ailleurs où elle avait des amies et où elle prenait plaisir à apprendre. Bien sûr, son père ne devait pas être au courant de cette pratique clandestine, il l’aurait certainement battue comme lorsqu’elle était en retard pour la traite ou refusait de tuer un lapin. Mais un jour de septembre 1917, elle allait avoir dix-neuf ans, un homme de la ville en costume et chapeau arrêta sa voiture à pétrole près la barrière du champ. Il cherchait son chemin et interpella Constance, assise sous un chêne entourée de ses bêtes. Elle était occupée à croquer le paysage et vint vers lui, son bloc de dessins à la main. L’homme s’intéressa à ses esquisses, la complimenta. Très vite, il lui proposa de venir le voir à Paris, lui promettant une grande carrière artistique. Il partit laissant la jeune paysanne troublée et ravie, elle irait à l’adresse notée sur la carte qu’elle tenait d’une main tremblante. Trois jours plus tard elle quittait la ferme sous les hurlements de son père et les pleurs de sa mère. Elle alla à pied jusqu’à Monistrol où elle monta dans le train pour Le Puy et Paris, avec assurance et sans ticket. La capitale lui parut tout d’abord écrasante, mais très vite elle se sentit à l’aise dans les rues grouillantes. Elle se rendit à l’adresse indiquée : l’homme n’avait aucun souvenir de leur rencontre, elle en fut vexée et désappointée. Que faire ? Pas question de rentrer ! Elle alla toquer à la porte d’une lingère installée dans la même rue ; la jeune fille qui transportait le linge venait d’être renversée par l’omnibus, elle fut tout de suite embauchée et les aller-retour entre les clients et la blanchisserie commencèrent. Cela dura des mois. Elle gagnait peu, était logée dans les combles et se faisait houspiller toute la journée par sa
patronne qui la traitait de bonne à rien, et par les clients qui lui reprochaient d’être toujours en retard. Toutes les semaines, elle montait à pied du quartier des Halles jusqu’à Montmartre pour déposer les blouses propres d’un artiste peintre et prendre celles qui étaient tachées. Certains jours, elle restait un peu dans l’atelier à le regarder travailler. Il était courtois et l’accueillait toujours avec gentillesse, elle, la fille de la campagne, porteuse de linge. Il lui faisait parfois un compliment sur son teint, sa silhouette, sa taille bien faite, si bien qu’un après-midi, il lui proposa de poser pour lui. Elle n’en fut pas étonnée, et sans doute le souhaitait-elle inconsciemment. C’est comme ça qu’elle fit la connaissance de Victor Montier, jeune photographe ami de ce peintre. Il lui plut tout de suite, et quand il l’emmena danser à la guinguette de Montmartre, elle comprit que sa vie allait changer. Quelques mois plus tard, elle habitait avec lui avenue de Courcelles dans un magnifique appartement, au grand dam des parents du jeune homme qui jugeaient scandaleuse cette situation « moderne ». « Pour nous essayer, argumentait-il en riant. Si on ne s’entend pas, on pourra se séparer sans frais… » *** Ce soir de l’automne 1920, le couple rentre d’une journée d’excursion en bord de mer. Ils ont emménagé pour quelque temps à Milin-Goz, la propriété bretonne des parents de Victor dont le père est un riche diplomate parisien. Ils viennent de passer un été de rêve et s’apprêtent à entrer dans l’hiver avec autant de plaisirs à venir. Constance est heureuse et profite de chaque minute. De son côté, Victor met ce séjour à profit pour faire de nombreuses photos qu’il envoie à son ami Paul Dupuy, directeur du quotidien illustré L’Excelsior. Paul lui a déjà pris plusieurs reportages et Victor espère bien un jour entrer définitivement au journal comme photoreporter. D’autres de ses clichés ont déjà été publiés sous forme de cartes postales qu’il est fier de retrouver sur les tourniquets des librairies. – Un jour je serai célèbre, ma chère Constance ! Tu te féliciteras de m’avoir connu ! – Parce que nous ne serons plus ensemble, mon ami ? minaude la jeune femme. Est-ce moi qui t’aurai quitté ou toi qui m’auras abandonnée ? – Mais je t’aurai délaissée pour mon œuvre, ma tendre ! A-t-on jamais connu l’amie de Léonard ? Celle de Van Gogh ? – Mais celle de Rodin ! Pauvre Camille ! En effet, si tu dois devenir aussi célèbre que tu le dis, il est sans doute préférable que je protège ma santé mentale… Elle se tourne vers lui et ajoute avec un sourire mutin : – … et que je te quitte rapidement ! – Mais tu m’aimes, n’est-ce pas ? murmure le jeune homme en lui saisissant la main pour y déposer un baiser. La nuit les enveloppe, seuls les phares éclairent la route d’une lumière régulière. Ils roulent en silence, bercés par le ronronnement du moteur. À la sortie d’un virage, Victor aperçoit une silhouette affolée qui se précipite sur la voiture, il freine brusquement. Constance se retient, la main sur le
pare-brise. Elle aussi a aperçu quelque chose. Elle descend du véhicule. L’angoisse lui serre la gorge, que va-t-elle trouver ? C’est une jeune fille, la coiffe de travers et toute vêtue de noir, comme le sont les femmes depuis la fin de la guerre. Louise Je suis furieuse de l’annonce de ma mère qui voudrait me condamner à un avenir que je refuse. Je me fiche d’Eugène Morvan, c’est du mariage que je veux pas, ni avec lui ni avec un autre. Pas de mariage ! Ces trois petits mots tournent en rond dans ma tête : Pas de mariage ! Pas de mariage ! Pas de mariage ! Alors que la danse passe près de moi, Françoise me tend la main pour que je me joigne à la gavotte. – Hé ! Louise Kervella, viens danser ! Je n’en ai aucune envie. Augustine est debout devant la tablée, elle continue à pérorer, heureusement la bombarde et le biniou couvrent ses paroles. Je devine que ce n’est pas de moi qu’elle parle mais de tous les avantages que représente la présence d’Eugène Morvan à la ferme. J’aperçois au loin la silhouette de Maelle Le Bec courbée par le malheur, elle traverse le champ en direction du moulin, ses deux fillettes serrées contre elle. Alors, comme si je voulais échapper à la mort ou au diable, je me mets à courir aussi vite que je peux ; je traverse la cour de la























