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Les Mystères de Bressy - L'école hantée

Les Mystères de Bressy - L'école hantée

13-15 ans - 113 pages, 49725 mots | 5 heures 57 minutes de lecture
© Mage éditions, 2024, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Les Mystères de Bressy - L'école hantée

13-15 ans - 5 heures 57 minutes

Les Mystères de Bressy - L'école hantée

À la recherche d’un nouveau lieu d’exploration, Constance, Marie et Willy passent les portes de la plus ancienne école de l’île, l’appareil photo au poing. Le bâtiment ravagé par les flammes plusieurs décennies auparavant et interdit d’accès, dévoile ses funèbres secrets et sème le trouble. Quelle est cette étrange silhouette fantomatique qui suit le trio ? Quels nouveaux dangers devront-ils affronter pour faire éclater la vérité au grand jour ? Cette série Urbex est la première de son genre. Entre préservation du patrimoine, fantastique et enquête, « Les Mystères de Bressy » vous emmène un peu plus loin dans l’art de l’exploration urbaine.

"Les Mystères de Bressy - L'école hantée" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.

Extrait du livre Les Mystères de Bressy - L'école hantée

Les Mystères de Bressy - L'école hantée de Denis Labbé chez MAGE Editions


CHAPITRE 1 Retour à l’école — Dis donc, Constance, tu as bien choisi ta journée pour faire de l’urbex, lâcha Marie dont les longs cheveux noirs coulaient en mèches humides de chaque côté de son visage. — Ne t’en prends pas à moi, répondit l’intéressée. C’est Willy qui m’a certifié que nous allions avoir du beau temps. L’adolescent, qui avait enfilé un ciré de marin, adressa un sourire moqueur à Marie pour lui faire comprendre que contrairement à elle, il avait été prévoyant. La grande brune lui répondit par une moue mi-énervée, mi-amusée. Les trois amis s’étaient donné rendez-vous près de l’ancienne école des filles désaffectée. Un incendie l’avait détruite au milieu du vingtième siècle en même temps qu’une partie du quartier. Comme personne ne s’aventurait plus de ce côté, ils en avaient donc fait leur point de ralliement lorsqu’ils ne désiraient pas être embêtés. En ce premier jour des vacances d’octobre, ils avaient décidé d’y faire une reconnaissance et d’en ramener des clichés. Après les photos prises dans l’ancien manoir des De Candolle, Constance était vraiment devenue une mordue de l’exploration urbaine. En compagnie de Willy, elle avait dressé une liste des lieux insolites sur Bressy qui vaudraient la peine d’être immortalisés par son nouveau reflex. Ils en avaient identifié une bonne douzaine, qui allaient de l’antique bagne de l’îlot des Veuves au phare de la pointe des Brisants, en passant par le sanatorium des phtisiques. Pour plus de commodité, ils avaient décidé de commencer par les ruines de cette école dans laquelle ils ne s’étaient finalement que très peu aventurés. La plupart du temps, ils se réfugiaient sous le préau percé de toutes parts pour y discuter à bâtons rompus. Une ou deux fois, ils avaient osé pénétrer dans ce qui avait été le bureau du directeur sans pousser plus avant leurs investigations. D’étranges rumeurs couraient sur ce lieu maudit qui avait vu une fillette mourir brûlée vive, tandis que deux de ses camarades étaient ressorties défigurées. Après ce tragique accident, l’école avait été fermée et les écolières avaient été relogées dans l’ancien couvent des carmélites jusqu’à ce que la mixité devienne de mise. — Vous voulez qu’on se noie ? souffla Marie. — Non ! Pourquoi demandes-tu ça ? lui rétorqua Constance. — Parce que si nous restons encore cinq minutes à faire du surplace, je suis certaine que c’est ce qui va nous arriver. Mes chaussures sont trempées et je sens des filets d’eau me descendre le long du dos.
— À mon avis, ça ira mieux avec ça ! lança Willy en ouvrant un large parapluie qu’il plaça au-dessus de la tête de Marie. L’adolescente le dévisagea durant d’éternelles secondes, si bien que son ami finit par détourner le regard. Il fit semblant de s’intéresser à une gouttière qui débordait sous les assauts des trombes d’eau déversées par de noirs nuages. Il détestait la décevoir, surtout depuis qu’il avait cru comprendre qu’elle s’intéressait à lui. S’il ne s’était pas montré aussi maladroit avec les filles, il aurait certainement déjà essayé de faire le premier pas, mais il craignait de s’être trompé et de prendre un râteau. — Et moi alors ? La moue dépitée de Constance, dont les mèches rousses bataillaient sous l’intempérie, arracha un sourire à Marie. Leur amie possédait une candeur si fraîche qu’elle était capable de désarmer la personne la plus sérieuse. Comme aucun de ses amis ne l’était réellement durant les vacances, son exclamation fit immédiatement tomber la pression qui s’était installée. Marie lui tendit la main avant de l’attirer à elle en lui disant : — Il y a suffisamment de place pour deux. — Et pour trois ? lança Willy. Les deux adolescentes échangèrent un regard complice. Marie saisit le manche du parapluie qu’elle tira fermement vers elle, l’arrachant à son propriétaire. Aussitôt, les deux amies s’éloignèrent bras dessus bras dessous en direction de la porte monumentale que des gonds rouillés maintenaient encore par miracle. Willy, bouche bée, les observa un instant avec un petit sourire aux lèvres. Décidément, elles étaient irrécupérables, et c’était pour cette raison qu’il les appréciait. Après quelques secondes sous la pluie battante, il se décida à les suivre. Si son équipement de marin le maintenait au sec, il n’avait aucune intention de demeurer plus longtemps sous les intempéries. Les lourds nuages qui s’étaient accumulés dans le ciel bressien ayant décidé de s’y installer durablement, il valait quand même mieux se mettre à l’abri. Tandis qu’il pénétrait dans la cour encombrée de feuilles mortes, de débris de branchages et de détritus divers, Willy ne put s’empêcher de détailler la façade de l’ancienne école qui étendait ses fenêtres borgnes ou condamnées dans cette rue abandonnée par la municipalité. Depuis qu’une partie du quartier avait brûlé, la plupart des maisons étaient restées désaffectées. Étant donné l’importance des dégâts, une dizaine de familles avaient été relogées et n’étaient jamais revenues sur les lieux du sinistre. Trois d’entre elles avaient même quitté l’île après avoir tout perdu. Plus de cinquante ans après, les carcasses de ces petites habitations typiques de Bressy élevaient leurs chicots de murs sous des toits crevés ou effondrés. Un décret municipal de péril venait d’être signé et les édiles de la ville s’étaient enfin décidés à raser le quartier. Seule l’école affichait une étonnante tenue pour son âge. Le rez-de-chaussée, qui n’avait pas été touché par le feu, aurait pu faire illusion si sa demi-douzaine de fenêtres n’avait pas été brisée. Son mur en pierres taillées n’avait que peu subi les assauts du temps. Construit pour durer, il risquait d’être difficile à démolir.
Marie leva la tête en direction du premier étage où avait eu lieu le départ de l’incendie et par lequel il s’était propagé aux maisons environnantes. Des traces noirâtres attestaient de sa violence. Les flammes avaient crevé les huisseries et rampé le long de la façade jusqu’à venir lécher la toiture. Les gouttières en zinc avaient fondu et même brûlé par endroits, attestant de la haute température. Comme il pleuvait et qu’elle n’avait pas envie de mouiller son téléphone, elle était obligée d’attendre, ce qui la faisait bouillir d’impatience. À chaque fois qu’elle se trouvait devant une telle question, elle ne pouvait s’empêcher de chercher la réponse. — Ne me dis pas que tu as encore trouvé quelque chose qui t’intrigue ? lui demanda Constance. — Si. Je suis curieuse de savoir quelle température a pu générer cet incendie pour abîmer autant les gouttières. — À quoi cela te servira-t-il de le savoir ? — Je le saurai, c’est tout. Constance leva les yeux au ciel. Elle ne comprenait pas en quoi ces chiffres pouvaient intéresser son amie. — Tu ne préfères pas laisser planer un certain mystère sur ces événements ? reprit Constance. — Non. Je veux obtenir des réponses. Cet incendie est pour le moins étrange et j’aimerais découvrir pourquoi le rez-de-chaussée n’a pas brûlé alors que les maisons adjacentes, oui. — C’est tellement mieux de faire perdurer des zones d’ombre, de se retrouver face à un mystère insondable. — Pourquoi ? — Parce que ça permet à l’imagination de développer ses propres histoires... — Vous avez décidé de prendre racine, les filles ? La voix de Willy les fit sursauter. Tout à leur discussion, Marie et Constance s’étaient arrêtées et avaient laissé leur ami les rejoindre. Dans son ciré jaune sur lequel cascadaient des rigoles d’eau, il ressemblait à un marin au milieu d’une tempête. En le voyant ainsi, Marie eut soudain un pincement au cœur. Et s’il décidait finalement de rejoindre son frère sur un chalutier de haute mer ? À l’idée de ne plus le voir chaque jour, son ventre se tordit. — Tu as raison, je ne reste pas sous cette pluie battante ! fit Constance en tirant son amie vers le préau. Si lui aussi avait subi les dommages d’un demi-siècle de tempêtes, il offrit néanmoins un abri précaire aux trois adolescents qui s’installèrent sous une portion encore intacte. Alors qu’autour d’eux le ciel déversait toujours ses trop-pleins, ils pouvaient enfin se poser. Constance sortit son reflex et vérifia qu’il n’avait pas pris l’humidité. Une fois rassurée, elle chercha des angles de prise de vue et commença à mitrailler les éléments remarquables de la vieille bâtisse. Comme ils se trouvaient non loin de l’ancien bureau du directeur, elle se précipita vers son entrée en sachant parfaitement ce qu’elle allait y découvrir. La pièce, épargnée par l’incendie, n’avait pas échappé aux curieux et aux pillards qui avaient, depuis longtemps, vidé les tiroirs et les armoires de leurs objets de valeur. D’antiques papiers, couverts de traces de pas, gisaient sur le sol, pour y former un tapis rendu spongieux par l’humidité ambiante. Adossés au
mur de gauche, trois classeurs à rideau double vomissaient leurs entrailles de dossiers, tandis qu’en face s’élevait une armoire aux portes vitrées en verre gaufré étrangement intactes. L’adolescente la photographia sous tous les angles. Elle en aimait le charme désuet et la patine que le temps avait laissée dessus. Son vernis, décollé ou gondolé par endroits, lui donnait un air pathétique qui la touchait. Comme ses parents s’intéressaient aux antiquités et aux vieux meubles, elle savait que certains Parisiens s’arracheraient ceux-ci s’ils pouvaient mettre la main dessus. Constance préférait les voir dans leur environnement. Les soustraire à cette école représenterait un sacrilège. Une fillette était morte entre ces murs et tout ce qui y demeurait lui servait de mobilier funéraire comme dans les tombes des anciens pharaons. L’adolescente venait de terminer un roman dont l’action se déroulait justement dans l’Égypte antique et tout ce qu’elle croisait depuis lors lui rappelait cette aventure. Pendant que son amie prenait des photos, Marie jetait un coup d’œil à la pièce. Elle savait qu’une des règles tacites de l’urbex était de ne toucher à rien, mais elle ne se sentait pas dans le même esprit que ses deux camarades. Ce qui l’intéressait, c’était les réponses et non pas les questions. Aussi, elle préférait de loin fureter afin de tenter de découvrir quels secrets recelaient les endroits qu’ils visitaient. — Tu trouves des sujets à ton goût ? demanda Willy à Constance. — Évidemment. Je les avais déjà repérés la dernière fois que nous sommes venus ici. Mais j’aimerais surtout aller visiter les salles de classe. Je n’y suis jamais entrée. Et toi ? — Une ou deux fois. — Sans moi ? — J’ai une vie sans vous. La remarque, lancée comme une blague, frappa Marie en plein cœur. Même si elle n’était pas censée participer à cet échange, elle n’avait pas pu s’empêcher d’y prêter l’oreille. Si elle avait dépassé le stade de la jalousie envers Constance, elle n’aimait pas se trouver exclue d’une conversation entre ses deux amis. Une nouvelle fois, le spectre d’un départ de Willy l’étreignit. Est-ce que cette phrase apparemment anodine annonçait un prochain engagement maritime ? Comme Willy l’avait plusieurs fois évoqué, il rêvait de partir en mer et de reprendre le flambeau de son père disparu. — Ne dis pas de bêtises, rétorqua Constance. Tu sais parfaitement que tu ne peux pas te passer de nous. — Pas faux. Mais ne le dis à personne, parce que cela risquerait d’écorner mon image d’ours. — D’écorner ? Eh bien, voilà que monsieur parle comme dans un livre. — Il n’y a pas que toi qui sais lire. — Ah bon ? Qu’est-ce qu’il t’arrive depuis la rentrée ? Tu te mets à bosser ? — N’exagérons rien. Mais notre prof de français est assez sympa, alors je lis les livres qu’il nous fait étudier. — Parce que tu travailles en fonction du charisme du prof, toi ? — Ben oui. Pas toi ? Constance secoua la tête en faisant une moue de dépit. Elle comprenait pourquoi son ami avait dû doubler une fois. S’il
attendait que leurs professeurs soient intéressants pour apprendre ses leçons, il ne risquait pas d’avoir de bonnes notes. Leurs quatre années de collège n’avaient pas été illuminées par la passion, pas plus que celle de seconde. Si quelques enseignants avaient su montrer de l’enthousiasme pour leur matière, la plupart d’entre eux s’étaient révélés pour le moins assommants. Pire, pour la deuxième année consécutive, ils avaient même dû supporter les cours épuisants d’un prof de maths qu’elle avait détesté durant leur année de troisième. Grand et pataud, il parlait toujours à ses élèves avec un mépris évident, sans se rendre compte que leur manque de compréhension venait de ses cours et non de leur intelligence. Seule Marie ne s’en était jamais plainte, certainement parce qu’elle comprenait la leçon avant même qu’il ne la leur fasse apprendre. Avec son air révolté et son manque affiché de volonté, Willy était devenu son souffre-douleur. Il ne s’était pas passé une heure sans qu’il ne lance une remarque désobligeante au lycéen, qu’il ne lui donne des devoirs supplémentaires ou qu’il le mette en retenue. Cela avait dégoûté les deux adolescents des maths et leur avait fait choisir d’autres spécialités : humanités, histoire et anglais. Seule Marie avait souhaité poursuivre dans cette voie, si bien que pour la première fois depuis des années, elle ne se trouvait plus dans la même classe que ses amis. — Qu’est-ce que tu en penses, Marie ? lança Constance. — De quoi ? — Question idiote... Toi, tu t’en fous du prof du moment qu’il y a de nouvelles choses à apprendre. — Pour qui me fais-tu passer ? En t’écoutant, j’ai l’impression d’être une sorte de chouchou qui essaie de bien se faire voir des enseignants. — En tout cas, ils t’aiment tous, intervint Willy. — Contrairement à toi, rétorqua-t-elle. — Touché, fit-il en posant la main sur sa poitrine comme s’il venait d’être atteint par une balle. Les trois amis éclatèrent de rire. Ils n’avaient pas besoin de grand-chose pour s’amuser et se comprendre. Ils se connaissaient tellement bien que les non-dits et les silences possédaient autant de significations que de longs discours. Après un trimestre de découvertes et de labeur intensif, ils avaient envie de s’évader et de penser à autre chose. Cette nouvelle balade dans les entrailles d’un ancien bâtiment tombait à point nommé pour qu’ils puissent passer des moments ensemble et resserrer leurs liens. Ne plus se voir durant les heures de cours affectait surtout Marie qui était séparée de sa meilleure amie et de celui qu’elle aimait en secret. S’ils pouvaient se retrouver durant les récréations et à l’heure du repas, leur connivence lui manquait. — Qu’est-ce que c’est ? lança Marie.
CHAPITRE 2 D’un cliché à l’autre — Qu’est-ce que tu as trouvé ? demanda Constance en la rejoignant. — Un dossier contenant des photographies d’élèves. — Ce n’est pas très étonnant dans une ancienne école. — Pas ce genre de photos. — Qu’est-ce que tu veux dire ? Marie ouvrit au large la pochette cartonnée qui révéla une trentaine de vieux clichés en noir et blanc, montrant des fillettes derrière leurs pupitres, affairées sur leurs cahiers, un porte-plume à la main. Elles ne semblaient pas prêter attention à la personne qui les photographiait, ce qui prouvait que tout cela avait été réalisé à leur insu. Plusieurs portraits, légèrement flous, attestaient qu’une paroi, un filtre ou un film plastique avait été placé devant l’objectif, tandis que d’autres montraient clairement qu’ils avaient été pris à travers une ouverture étroite. — On dirait des photos volées, souffla Willy en regardant par-dessus l’épaule de Constance. — Dans une salle de classe ? s’étonna cette dernière. Comment est-ce possible ? Qui a pu faire ça ? — Nous sommes dans le bureau du directeur, intervint Marie. Il ne faut pas réfléchir trop longtemps pour trouver le coupable. — Tu arrives un peu vite à cette conclusion, lui répliqua Willy. Il faudrait davantage de preuves pour en être certain. — Tu n’as pas tort. Mais je ne vois pas comment faire pour trouver des preuves cinquante ans après. — J’ai peut-être une idée, lança Constance en s’emparant de plusieurs photos avant de les observer avec soin. Ses amis la regardèrent avec étonnement, tandis qu’elle souriait. Aucun des deux ne comprenait ce qu’elle faisait ni ce qu’elle avait en tête. Marie avait beau essayer de déchiffrer les expressions de Constance, elle se sentait perdue. Qu’est-ce que son amie avait bien pu apercevoir dans ces photos ? Après de longues minutes d’un silence pesant, tout juste perturbé par la pluie qui redoublait à l’extérieur et venait battre contre les fenêtres encore intactes, Constance rassembla les photos, dont le contact presque chaud la perturba une fraction de seconde, les glissa dans la chemise et dit d’une voix posée : — Allons visiter les salles de classe. — Pour quoi faire ? demanda Willy. — Pour identifier celle dans laquelle cela s’est passé.
— Comment comptes-tu t’y prendre ? — En cherchant les indices présents sur chaque image. Sur celle de la brunette aux tresses, on aperçoit le bas d’une carte de France. Cette même carte se retrouvait sur celle d’une petite blonde ou d’une petite rousse au visage piqueté de taches de rousseur. Il existe des tas de détails sur chacune des photos, il suffit de s’en servir pour découvrir la bonne pièce. Willy en resta bouche bée. Il ne s’était pas attendu à ce que Constance fasse preuve d’une telle pertinence. Passionnée de littérature, elle lançait souvent des théories amusantes, mais qui défiaient les lois de l’imagination. Découvrir qu’elle pouvait se montrer aussi perspicace que Marie le déstabilisait. Il se dit qu’après des années d’amitié, elle parvenait encore à le surprendre. Cette pensée lui arracha un sourire. — Je vais vous montrer par où nous allons pouvoir accéder à ces salles, finit-il par dire. Et pour répondre à votre prochaine question : non, nous ne serons pas mouillés. Sur ces mots, il repoussa une armoire à moitié écroulée qui dissimulait une partie du mur du fond et révéla une porte à la peinture écaillée. Lorsque Willy l’ouvrit, elle laissa apparaître un couloir en travers duquel s’élevait un escalier à la rampe en bois et fer forgé. Les marches recouvertes d’un carrelage blanc moucheté de noir étaient encrassées par des décennies de délabrement et d’abandon. Une forte odeur d’humidité cueillit le trio. Constance se pinça le nez, tandis que Marie affichait une moue de dégoût. Seul Willy ne broncha pas. Depuis son plus jeune âge, il avait l’habitude des odeurs marines, des remugles d’algues en décomposition et des effluves de poisson pourri. Ce n’étaient pas ces émanations d’eau stagnante qui allaient le perturber. D’un bond, il atteignit la première marche avant de se retourner vers ses amies et de leur lancer : — Ne craignez rien. Cet escalier survivra au reste du bâtiment. Sans plus attendre, il entreprit de se rendre au premier étage. Constance lui emboîta le pas. En levant les yeux, elle aperçut le plafond dont la peinture pendait en plaques instables. Aussitôt, elle pointa son appareil photo pour immortaliser ces vestiges d’un autre temps qui se délitaient entre deux moments d’éternité. Elle avait conscience qu’au moindre courant d’air, certains de ces fragments risquaient de pleuvoir en pellicules cassantes autour d’eux. Pour ne pas perdre ce décor fascinant, elle le mitrailla, s’extasiant sur le moindre détail sortant de l’ordinaire. Derrière elle, Marie qui ne partageait pas l’enthousiasme romantique de son amie attendait qu’elle ait terminé en consultant le dossier qu’elle avait pris des mains de Constance. Si elle était troublée par son contenu, elle cherchait un dénominateur commun à toutes ces fillettes qui avaient été photographiées à leur insu. Elle ne pouvait pas se résoudre à accuser quelqu’un sans preuve, encore moins après la tragédie qui avait frappé cette école et dont les anciens parlaient toujours avec effroi. — Je pense que tu peux monter, à présent, Marie ! cria Willy pour couvrir le bourdonnement de la pluie qui frappait les hautes fenêtres de la cage d’escalier.
Miraculeusement épargnées par l’incendie, elles n’en portaient pas moins les traces. De longues coulées de suie entachaient chacune d’entre elles, les transformant en vitraux lugubres, au cœur desquels s’ébattaient des figures fantastiques que Constance prenait consciencieusement en photo. Marie sourit en dépassant Constance qui semblait avoir oublié l’idée qu’elle avait lancée pour retrouver la classe. Son amour récent de l’urbex l’étreignait tellement qu’elle remplissait la mémoire de son appareil photo sans réellement faire attention à l’angle de prise de vue ou à la lumière. Marie reconnaissait bien là son amie qui se passionnait facilement pour quelque chose jusqu’à s’en dégoûter. Si elle dévorait la vie à pleines dents, elle se montrait insatiable et désirait découvrir chaque jour de nouvelles choses capables d’alimenter son imagination débordante. Marie l’aimait d’ailleurs pour ça et parce qu’elles semblaient toutes deux tellement opposées qu’elles se complétaient presque parfaitement. Autant Marie était posée et réfléchie, autant Constance était vive et distraite. — Faites attention où vous mettez les pieds, reprit Willy. La dernière chose à faire serait de se blesser. Marie comprit ce qu’il voulait dire en débouchant sur le palier menant aux salles de classe dont on pouvait discerner les ouvertures de chaque côté du couloir. En raison de la succession de fenêtres crevées et murées, le bâtiment alternait zones d’ombre et emplacements faiblement éclairés. L’ensemble formait un étrange damier fantasmagorique sur lequel venaient jouer de la cendre et de la poussière imbibées d’eau qui formaient une croûte glissante. Des éclats de mur, des morceaux de poutres calcinées et des débris de meubles jonchaient le passage, rendant la progression délicate. Étant donné l’état des lieux, personne n’avait dû oser monter jusqu’ici depuis des lustres. Nulle trace de pas n’était d’ailleurs visible. Trois portes s’ouvraient de chaque côté du couloir, indiquant qu’au temps de sa splendeur, l’école devait avoir abrité six classes à cet étage. Aucune d’entre elles n’avait été épargnée par l’incendie. De la suie maculait les quelques vitres encore intactes qui donnaient sur le passage. Quant aux autres, souvent réduites à des chicots acérés, elles attestaient de l’enfer qui avait dû régner ici. — Je ne m’attendais pas à ça, lâcha Marie dans un souffle. Je n’ose imaginer ce que les petites ont pu endurer. — Moi non plus, acquiesça Willy. Pour ce que j’en sais, c’est arrivé au milieu de la matinée, pendant les cours. — Je vais me pencher là-dessus dès que je serai rentrée. Pour l’instant, je vais éviter de me disperser. Nous avons d’autres éléments à chercher avant de nous intéresser à l’incendie. Et vu que Constance ne semble pas disposée à nous aider, je crois que nous pouvons commencer sans elle. Willy jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour apercevoir leur amie, penchée au-dessus de la rambarde pour prendre des photos de la cage d’escalier. Elle affichait la mine réjouie de quelqu’un qui prend un réel plaisir à ce qu’il fait. La passion qu’elle mettait à sa tâche creusait ses fossettes et rougissait légèrement
ses joues. L’adolescent en fut troublé, si bien qu’il l’observa plus longtemps qu’il ne l’aurait souhaité. — On y va ? lâcha Marie. — Quoi ? — Visiter les salles. Tu as oublié ce que nous sommes venus faire ici ? — Non. Qu’est-ce qu’on cherche ? Après avoir extrait les étranges clichés du dossier, Marie sélectionna ceux dont le cadrage laissait apparaître une portion non négligeable de la pièce. Elle partagea ensuite ses trouvailles en deux pour en confier la moitié à Willy et se munir du reste. — Je commence par celle de gauche, dit-elle, et toi par celle de droite. Ça te va ? — Bien cheffe, répondit-il en esquissant un salut militaire. — J’aime lorsqu’on obéit à mes ordres. — Dans ce cas, ne t’embarque pas sur un chalutier, à moins d’en être le capitaine. Je crois que c’est le pire endroit qui soit lorsqu’on aime diriger et qu’on n’est pas aux commandes. Marie lui sourit. Elle n’osa pas lui avouer qu’elle n’avait aucune envie de mettre les pieds sur un tel bateau. Comme elle savait que c’était le rêve de son ami de s’y enrôler, elle ne désirait pas le blesser, encore moins l’inciter à partir. Déjà qu’il avait trop souvent émis cette idée ces derniers temps, il valait mieux ne pas le pousser davantage dans cette direction. — Qu’est-ce qu’on fait de Constance ? lâcha l’adolescent. Marie se retourna pour observer leur amie qui poursuivait sa quête de l’image unique en se dispersant d’un mur à l’autre, du plafond au sol et des marches à la rambarde. À la voir ainsi voleter de manière erratique, elle ressemblait à une mouche à la recherche d’une hypothétique sortie. — Elle ne changera pas, fit Willy en secouant la tête. — C’est pour ça qu’on l’aime, non ? Willy esquissa un rictus dont Marie ne saisit pas la signification. Comme elle ne voulait pas réfléchir, elle préféra pénétrer dans la salle de classe qu’elle s’était attribuée sans plus prêter la moindre attention à Willy. La voyant ainsi lui tourner le dos sans un mot, il eut un pincement au cœur. Qu’avait-il bien pu dire ou faire pour obtenir une telle réaction ? Décidément, ces filles étaient vraiment difficiles à comprendre. La pièce dans laquelle était entrée Marie ne paraissait pas avoir été trop touchée par le feu. Les pupitres doubles, encore intacts, attendaient toujours leurs écolières, en affichant fièrement leurs encriers en porcelaine blanche tachée d’encre violette séchée. Comme elle n’avait pas connu l’écriture à la plume sergent-major, elle se pencha au-dessus de l’un d’eux en se demandant comment ses grands-parents avaient pu se débrouiller avec ça. Elle qui aimait l’efficacité n’aurait abandonné ses stylos à bille sous aucun prétexte. Elle passa le bout de son index sur la surface lisse. Quelques croûtes d’encre se détachèrent et vinrent salir son doigt. Elle tira alors l’encrier de son support et le retourna doucement. Rien n’en sortit. Qu’aurait-elle pu attendre d’une telle action ? Elle n’en avait aucune idée. Une fois sa curiosité passée, elle se redressa et inspecta la pièce qui ressemblait à n’importe quelle salle de classe de l’ancien temps.