Extrait du livre Les frontières écarlates
Les frontières écarlates - Les empereurs écrit par Solène Ayangma, couverture de Nancy Peña aux éditions Talents Hauts
"Frontières écarlates : zone sèche marquant la séparation entre l’Empire de Tyr et le royaume de Bakara. Elles doivent leur nom à un sol ocre et sablonneux, qui prend une couleur rouge à la lueur des extraordinaires levers et couchers de soleil dont jouit la région." Atlas de Tyr – An 803 "Et lorsque je leur demandai pourquoi on les nommait ainsi, ils me répondirent que le sang des innocents avait tant imbibé le sable des frontières qu’elles en étaient restées écarlates pendant des jours." Tahar, Mémoires de voyage – An 842
Tandis que les hommes croisaient le fer sur le terrain d’entraînement, patrouillaient sur les remparts ou discutaient sous les toits de paille, Raia passait ses nerfs sur une branche de noisetier. Un vigoureux coup de dague après l’autre, elle dégrossissait le bois sec, jetant de temps à autre des regards rageurs aux soldats qui avaient l’audace de se tenir dans son champ de vision. D’ordinaire, elle se fichait bien de ces hommes à l’ego démesuré, dont elle avait appris à ignorer les bassesses et les remarques acerbes. Elle les savait obtus pour la plupart, et avait compris, au terme de longues et douloureuses années, qu’elle n’avait pas à estimer sa propre valeur selon leur jugement. Mais voilà, ce jour-là, elle avait tenté un rapprochement : la main sur le pommeau de son glaive, elle avait proposé à quelques soldats de s’entraîner avec elle. Ils avaient ri, elle les avait foudroyés du regard et, quand ils s’étaient enfin souvenus qu’elle restait leur supérieure hiérarchique, ils avaient accepté de mauvaise grâce. Elle avait fait sauter l’arme de deux combatants avant de s’incliner face au troisième, l’un des meilleurs breteurs du fort. Raia s’en serait estimée satisfaite si les hommes qui avaient assisté au combat n’avaient pas retenu que sa défaite,
s’ils avaient reconnu sa force, sa technique, son endurance, plutôt que de lui jeter des sourires suffisants et d’échanger des regards entendus à la seconde où elle avait perdu la bataille. Tout était rentré dans l’ordre, à leurs yeux. Après tout, une femme ne pouvait battre un homme. Raia inspecta sa branche, la posa auprès de la dizaine de fûts de flèches qu’elle venait de tailler et reprit son travail. Elle s’y attelait depuis près d’une heure désormais, sous le regard désintéressé des soldats qui allaient et venaient dans la cour du fort. Seuls quelques hommes lui concédaient un vague salut réglementaire avant de poursuivre leur route. Si elle l’avait pu, elle les aurait tous fait trimer comme des damnés pour leur flagrant manque de respect. Mais elle devait suivre les ordres de son père et ceux-ci étaient clairs : s’abstenir de toute prise de commandement, se tenir en retrait et attendre les directives comme une bonne légionnaire sans grade. Raia fouilla dans sa besace en cuir, en sortit un silex et le percuteur en os qui lui servait à tailler la pierre. Un instant, elle leva les yeux et croisa le sourire ironique de deux soldats qui la regardaient avec mépris tout en se chuchotant des messes basses dont elle ne devinait que trop bien la teneur : sa défaite avait déjà fait le tour du fort. L’humiliation la saisit à la gorge et elle s’acharna avec colère sur son silex. — Hola, doucement ! Mérempah s’arrêta et se pencha vers elle en souriant. — Tu risques de perdre un doigt. — Il ne manquerait à personne, grommela Raia. Le jeune homme s’assit à ses côtés et croisa les bras sur ses genoux. — Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Elle jeta un coup d’œil au garçon d’à peine quatorze ans, aux boucles blondes et à la bouille d’ange. L’innocence incarnée, mais il ne la dupait plus. Expert en vols, arnaques et petits crimes en tout genre, Mérempah ne s’était pas encore fait renvoyer de l’armée pour la simple et bonne raison qu’on ne l’avait jamais pris la main dans le sac. Raia connaissait tous ses méfaits, du moins ceux dont il se vantait auprès d’elle, mais ne l’avait jamais signalé aux autres officiers. Après tout, dans ce fort étouffant, isolé à la frontière de l’Empire mais primordial dans la guerre qui ravageait ces terres depuis plus de trois ans maintenant, Mérempah était son seul ami. — Comme si tu ne le savais pas déjà, ronchonna-t-elle en étudiant son silex. — Tarikh est un excellent duelliste. Personne ici ne serait capable de le battre, pas même Ahdjan ! Au nom de son père, Raia sentit sa frustration monter d’un cran. — Ça, ils s’en fichent tous. J’ai gagné deux combats avant d’affronter Tarikh, mais je suppose que personne n’en parle. Ils me manquent tous de respect, me rient au nez, me méprisent, et je ne peux rien faire. Pire, mon père s’en moque ! Je suis commandante en second, mais il me traite comme un garçon d’écurie. — Une fille d’écurie, tu veux dire ? Elle assassina Mérempah du regard, qui rit doucement, puis elle saisit un fût et une lame pour râper méthodiquement les quelques aspérités qu’elle repérait. Mérempah bâilla.
— Qu’est-ce que je m’ennuie ! Vivement que les nouvelles recrues arrivent. Raia abaissa son couteau. — Quelles recrues ? — Ben, celles qui sont censées nous rejoindre aujourd’hui. T’étais pas au courant ? Raia crispa les mâchoires. Non, bien sûr qu’elle n’était pas au courant. Son père ne lui disait rien, elle apprenait tout au détour de conversations volées entre deux gardes ou quand Mérempah daignait lui rapporter les informations qu’il avait glanées. Elle rangea ses affaires avec brusquerie et se redressa. — Où tu vas ? s’enquit Mérempah en s’étirant. — Voir mon père. — C’est pas une bonne idée ! lui cria l’adolescent tandis qu’elle s’éloignait à grandes enjambées. Elle l’ignora avec superbe. Si elle souhaitait qu’Ahdjan la respecte et reconnaisse ses compétences, elle devait s’imposer davantage, lui prouver qu’elle savait affirmer son autorité, que les femmes aussi pouvaient se battre et commander des légions. Déterminée, elle traversa la cour, franchit la grande arche du donjon et s’engagea dans les interminables escaliers en colimaçon qui menaient au bureau de son père. Cent seize marches plus tard, elle se dressait fièrement devant la porte en bois massif qui gardait la salle de travail du commandant. Raia inspira, expira, rajusta son uniforme et ouvrit la porte. — Père, lança-t-elle à l’homme installé derrière le secrétaire. Ahdjan leva brièvement les yeux vers elle avant de les reporter sur la lettre qu’il était en train de rédiger. — Raia. Excepté leurs yeux, deux bris de glace si clairs qu’ils mettaient leurs interlocuteurs mal à l’aise, Raia et son père ne se ressemblaient en rien. Là où le commandant exhibait une carrure impressionnante et un visage taillé au burin, elle avait grandi tout en finesse. Les pommettes hautes, le nez droit, la mâchoire enflée, elle avait un visage osseux et un teint diaphane, peu importaient les heures passées au soleil. Mais le plus marquant chez elle, plus que ce corps élancé et ce visage émacié, étaient ses cheveux d’une blancheur impeccable, qu’elle domptait vaguement en les tressant çà et là. Elle les tenait de sa mère qui, d’après ce qu’on avait bien voulu lui en dire, aurait eu la même chevelure ivoirine. Raia prit son courage à deux mains. Car il en fallait, du courage, pour affronter Ahdjan, commandant des armées de l’Empire de Tyr, Grand Conseiller de Nékhao et Ahmès, les empereurs, et l’une des rares personnes à pouvoir passer outre les premières gardes et leur parler en face. — Père, commença Raia d’une voix ferme, je souhaite être présente à vos côtés lorsque les recrues arriveront. Ahdjan prit le temps de terminer sa phrase avant de glisser sa plume dans l’encrier et de s’adosser à sa chaise matelassée. Il jaugea sa fille du regard. Les mains croisées derrière le dos, Raia se tenait parfaitement droite. Elle ne flancherait pas. Pas cette fois. Ahdjan secoua doucement la tête : — Nous en avons déjà parlé, Raia. Avoir une femme comme second me décrédibilise. — Mais la loi...
— La loi vous a élevées au rang d’égales, oui, coupa sèchement Ahdjan. Mais seulement parce que les empereurs en ont décidé ainsi, cela ne veut pas dire que les soldats l’acceptent. Je commande une légion de cinquante-cinq hommes, bientôt soixante-cinq avec les recrues, qui n’ont rien à faire d’une loi promulguée il y a cinq ans à peine. Il soupira et adoucit le ton. — Nous avons une guerre à gagner, Raia. Je ne peux pas me permettre de saper mon autorité dans un moment aussi crucial. Les soldats ne comprennent pas encore l’utilité des femmes dans l’armée, ils les considèrent comme un handicap. La moindre faiblesse et je perds leur respect. Raia carra les épaules. — Je comprends. Mais nous sommes des militaires, des représentants de l’Empire. Nous devons appliquer la loi. Et parce que j’ai choisi votre héritage, je suis officiellement votre seconde. Laissez-moi prouver aux recrues ce dont je suis capable. Je saurai me faire respecter. Je les entraînerai d’une main de fer et aucune d’entre elles ne pourra contester ma valeur. Ahdjan parut hésiter et Raia ne put s’empêcher d’ajouter : — Je vous en prie, père. Le visage de l’homme se durcit. — Un vrai commandant ne supplie jamais, asséna-t-il en reprenant sa plume. Il se pencha à nouveau sur sa lettre sans plus un regard pour sa fille ; la discussion était close. Livide, Raia esquissa un salut. Alors qu’elle s’apprêtait à fermer la porte derrière elle, la voix d’Ahdjan s’éleva dans son dos. — Nous commençons à manquer de provisions. Prends Mérempah et pars à la chasse. Elle se retourna, le torse soudain gonflé de fierté, et souffla : — Oui, père. — Ne reviens pas les mains vides, grogna Ahdjan sans relever les yeux de son document. Raia quitta la pièce et redescendit prestement les cent seize marches du donjon, un sourire aux lèvres. Sur ordre officiel, son père l’envoyait à la chasse. Une activité qui, jusqu’à la nouvelle loi, avait été réservée aux hommes. Raia accéléra, fébrile. Elle reviendrait avec une belle prise. Un cerf, ou même un sanglier. Son père lui confierait une autre expédition de chasse, puis, petit à petit, des missions de plus grande importance. Elle se montrerait à la hauteur. Elle leur prouverait, à tous ces crétins qui la jugeaient sans lui laisser la moindre chance, qu’elle valait mieux qu’eux. Elle prouverait à son père qu’elle était digne de lui, elle le rendrait fier. Raia galopa dans la cour et donna un coup de pied dans la botte de Mérempah, qui s’était endormi contre le mur où elle l’avait laissé quelques instants plus tôt. Le garçon sursauta, se frotta les yeux et se releva. — Alors ? demanda-t-il d’une voix ensommeillée. Suis-je en train de parler à la nouvelle responsable des recrues ? Tout à son bonheur, elle ignora la remarque sarcastique et saisit son ami par les épaules. — Prépare tes affaires. On va chasser. Il haussa les sourcils et lui offrit un sourire étincelant. — Ça s’est passé mieux que prévu, dis-moi !
— Nous devons rapporter du gros gibier, Mérempah. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Il lui lança un clin d’œil. — Ne t’en fais pas. Tu as choisi le meilleur pisteur du fort pour t’accompagner ! — Là, chuchota Mérempah, accroupi derrière un chêne. Raia le rejoignit sans un bruit, posa une main sur l’écorce colonisée par la mousse et scruta la prairie. Le cerf broutait paisiblement, seulement perturbé par quelques lièvres qui bondissaient d’un buisson épineux à un autre. Ils le traquaient depuis plusieurs heures déjà. Bientôt, le soleil se coucherait et il leur faudrait attendre le lendemain matin pour continuer la chasse. Raia sortit une flèche du carquois attaché à sa ceinture, visa l’animal et, la respiration bloquée, elle tira. Au même instant, une envolée d’oiseaux jaillit de la forêt et le cerf redressa vivement la tête. La flèche se ficha dans l’herbe et effraya l’animal, qui détala et disparut sous le couvert des arbres. Raia jura. À une fraction de seconde près, elle l’avait. Furieuse, elle traversa la prairie, récupéra sa flèche et retourna dans le bosquet. Mérempah s’était agenouillé et étudiait le sol. — Je l’ai manqué, siffla-t-elle en le rejoignant. — J’ai vu. Il se redressa, l’air bien plus sérieux qu’à l’accoutumée. Raia fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’il y a ? — Rien. Viens, il nous reste une chance de le rattraper avant la nuit. Encore frustrée, Raia roula des épaules et suivit le garçon. — Si tu repères un bon site pour camper, préviens-moi, marmonna-t-elle. On risque de passer la nuit dans la forêt. L’idée ne l’enchantait guère. En traquant le cerf, ils s’étaient aventurés à plusieurs kilomètres du fort et avaient quitté les Frontières écarlates. Ils se trouvaient maintenant en territoire ennemi, dans le royaume de Bakara, où les barbares rôdaient en nombre dans la végétation luxuriante. Raia et Mérempah avaient repéré le cerf près des rares boqueteaux qui émergeaient des terres ocre bordant Castel Kharsh, et la traque les avait entraînés jusque dans la grande forêt qui poussait au sud-ouest de la forteresse. En temps normal, jamais Raia ne se serait aventurée au-delà des frontières, mais elle passait aujourd’hui son épreuve de bravoure ; elle ne pouvait abandonner la chasse, pas si près du but. Devant elle, Mérempah pistait le cerf. Ils avaient traversé la prairie et exploraient désormais la forêt dense et humide, tout en lianes, fougères et ronces. Ils s’enfonçaient de plus en plus dans la terre boueuse, signe qu’ils se rapprochaient des marécages de Panga et Raia s’efforçait vainement de refouler le mauvais pressentiment qui la taraudait. Plus ils s’éloignaient du fort, plus ils risquaient de tomber sur des barbares. Mais elle faisait confiance aux talents de pisteur de son équipier, bien plus doué qu’elle en la matière, et comptait sur lui pour les mener au cerf avant la tombée du jour. Mérempah s’arrêta et examina une entaille dans l’écorce d’un arbre. Raia en profita pour décrocher sa gourde d’eau de son havresac et boire quelques gorgées. Tandis qu’ils reprenaient la route, elle demanda : — Qui t’a appris à chasser ? — Mon père. Mérempah était d’un naturel bavard, mais il ne partageait que peu d’informations personnelles et, pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré un an plus tôt, il mentionnait sa famille. La plupart du temps, il esquivait ce genre de questions avec plus ou moins de délicatesse. Un goût amer envahit la bouche de Raia. Elle ne savait quasiment rien de la seule personne du fort qu’elle considérait comme son ami. — Tu avais quel âge ? — Oh, j’ai commencé jeune. Aux alentours de sept ans. Mon père m’emmenait souvent avec lui pour chasser le lièvre ou le blaireau. Ça a duré quatre ans. Mérempah écrasa le moustique posé sur son avant-bras et répondit à la question silencieuse de sa capitaine : — Jusqu’à ce qu’il meure. — Je suis désolée, murmura Raia. Il haussa les épaules. Il la devançait de quelques pas et elle ne pouvait distinguer son visage, mais elle repéra la crispation de sa main sur ses vêtements. Elle hésita avant de poursuivre : — Comment est-il mort ? Cette fois, il lui jeta un bref coup d’œil. — Les barbares l’ont tué.
L’habituelle espièglerie de son regard s’était éteinte. Même après tant d’années, Mérempah n’avait toujours pas fait son deuil. — Il était soldat. Il a participé aux toutes premières batailles contre Bakara. Un jour, sa légion est partie en reconnaissance. Aucun homme n’est revenu. Et tu connais les barbares : ils ne prennent pas de prisonniers. Le garçon baissa les yeux avant de repartir en silence et Raia n’osa pas le questionner davantage. Elle se concentra sur la piste qu’ils remontaient pas à pas. Branchages cassés, traces informes dans la boue, feuilles écrasées. Elle n’était pas une experte de la traque, mais elle savait reconnaître certains signes. D’ailleurs, maintenant qu’elle y prêtait attention, la piste qu’ils suivaient était bien trop visible et large pour qu’il s’agisse de celle d’un seul animal. Raia fronça les sourcils, s’accroupit, balaya les feuilles morcelées qui masquaient les empreintes et observa ces dernières de plus près. Des sabots de chevaux. — Mérempah ? souffla-t-elle, la gorge sèche. L’adolescent ne s’arrêta pas. Il se courba et s’enfonça dans un amas de fougères, la main sur le pommeau de son glaive. Raia écarquilla les yeux, frappée de stupeur. Non. Non, non, non. Il n’aurait pas fait ça. Une sueur froide perla à sa nuque et elle s’empressa de dégainer son arme, tous les sens aux aguets. Elle fila silencieusement derrière le garçon en le traitant intérieurement de tous les noms et faillit lui rentrer dedans lorsqu’il s’arrêta net, blotti contre le gigantesque tronc d’un saule dont les racines trempaient dans un étang paré de nénuphars. Ils avaient atteint les marécages. Et juste là, sur l’autre rive, une dizaine de barbares campaient autour d’un feu : des hommes et des femmes armés de haches, d’épées et d’arcs, aux tuniques d’un bleu sali par le voyage. Ils avaient attaché leurs chevaux et deux hommes brossaient les jambes couvertes de boue des montures, tandis que les autres aiguisaient leurs lames en discutant à voix basse. Le cœur de Raia manqua un battement. Elle agrippa Mérempah par le col et le traîna en arrière, mais il se dégagea d’un geste brusque. Il darda sur elle ses grands yeux gris et fous. — On a l’avantage de la surprise, chuchota-t-il. Tu es une excellente tireuse, tu peux les descendre un à un pendant que je m’approche discrètement d’eux ! — Ça va pas la tête ?! Difficile de s’insurger à voix basse, mais Raia n’avait pas le choix. Elle empoigna le bras de Mérempah et le secoua dans tous les sens. — Mérempah, ressaisis-toi ! Nous sommes deux, sous-équipés, en terrain inconnu. Ils sont beaucoup trop nombreux et dangereux. On fait demi-tour, maintenant ! — Mais... Elle raffermit sa prise jusqu’à arracher une grimace au garçon. — C’est un ordre, chuchota-t-elle d’un ton sans appel. Il serra les dents, jeta un dernier regard sur les barbares et tourna les talons en fulminant. Ils remontèrent le chemin une demi-heure durant, à grandes enjambées et dans un silence glacial, avant de retrouver la prairie où Raia avait manqué le cerf. Là, enfin en sécurité, elle put laisser exploser sa colère.
— Mais merde, Mérempah ! Qu’est-ce qui t’a pris ? s’écria-t-elle en se tournant vers son compagnon. Un peu plus et ils nous auraient repérés ! Tu nous as menés jusqu’à eux en toute conscience. Tu m’as menti et tu as inutilement risqué nos vies ! Tout ça pour quoi ? — Tu voulais impressionner ton père, c’était l’occasion, maugréa le garçon. — Ne te fous pas de moi, c’était pour toi, pour satisfaire ton ego, pas le mien ! À cause de toi, on a perdu un après-midi entier à pister ce cerf, pour rien ! Si je rentre les mains vides, je serai la risée de tous. Je n’aurai plus aucune chance de me faire respecter, ni par les hommes ni par mon père ! Mais ça, tu t’en moques, hein ? Tu voulais juste te venger, même si ça voulait dire nous faire tuer tous les deux par la même occasion ! Mérempah la foudroya du regard et tordit les lèvres en une moue furieuse. — On aurait pu les avoir. On aurait pu les abattre, un à un. Tu les aurais pris par surprise avec tes flèches et je les aurais attaqués à l’épée par le flanc. Ça aurait marché ! Tu l’aurais eu, ton moment de gloire. Et, oui, j’aurais eu ma vengeance ! Parce qu’ils n’ont pas seulement pris mon père, ils ont aussi pris ma mère ! De colère, il jeta son havresac dans l’herbe et se rapprocha de Raia. Il était presque aussi grand qu’elle et bien plus costaud, mais elle ne se laissa pas intimider. — La première invasion barbare dans l’Empire ? écuma-t-il. Elle a eu lieu dans mon village. Une horde de pillards venus de Bakara pour saccager mon hameau, alors que nous étions encore en temps de paix, juste pour le plaisir. Ils ont tué les hommes. Ils ont violé les femmes. J’étais caché sous le lit quand ils ont ligoté ma mère et qu’ils... qu’ils ont... Mérempah essuya rageusement la larme qui perlait au coin de son œil. — Ils lui ont tranché la gorge quand ils en ont eu fini avec elle. Mon père était à la chasse, c’est pour ça qu’il s’en est sorti. Trois mois plus tard, il est parti à la guerre et il n’est jamais revenu. Les barbares ne prennent pas de prisonniers, ils offrent leurs ennemis en sacrifice à leur dieu immonde. Voilà le sort qu’ils ont réservé à mon père. J’aurais pu les venger. Tous les deux ! J’aurais pu ! J’aurais... La fureur de Raia retomba d’un coup. Elle comprenait mieux pourquoi Mérempah parlait peu de lui. Trop dur. Trop douloureux. Elle ferma les yeux, les rouvrit, regarda le garçon qui retenait tant bien que mal ses larmes. Parfois, elle oubliait que, du haut de ses quatorze ans, Mérempah n’était encore qu’un enfant. — Nous aurons d’autres occasions de les venger, murmura-t-elle en lui prenant doucement le bras. Et quand ça arrivera, nous serons mieux préparés, je te le promets. Rentrons. Nous devons prévenir mon père. Il renifla bruyamment, hocha la tête, ramassa son havresac, et ils reprirent la route, épaule contre épaule, tandis que les lueurs flamboyantes du couchant peignaient le ciel en rouge.
Raia s’arrêta au bord des douves et, à la vive lueur d’une lune presque pleine, elle observa Castel Kharsh. L’Empire de Tyr avait fait bâtir la forteresse quatre cents ans plus tôt et ne l’avait jamais cédée depuis. Ceinturée par une fosse inondée, bardée de remparts ayant résisté aux siècles et aux sièges, elle se dressait au milieu d’étendues fauves et arides, imprenable. Ses créneaux anguleux se découpaient sur le ciel étincelant d’étoiles. Çà et là, quelques lueurs rougeoyantes émergeaient des murailles, soufflées par les braseros disposés sur les chemins de ronde. Raia porta les mains à son visage et héla dans le vide. Une silhouette sombre se pencha par-dessus la fortification. — Qui va là ? — La capitaine Raia et son soutien. — Déjà de retour, hein ? Elle devina le ricanement étouffé du guetteur, bien à l’abri dans l’ombre des remparts ; elle revenait les mains vides et cela ne lui avait pas échappé. Elle serra les dents, ravala son amertume et garda la tête haute. Ne pas avoir le droit de remettre cet imbécile à sa place, voilà le plus humiliant dans tout cela.






















