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Le dernier Golem

Le dernier Golem

13-15 ans - 81 pages, 29966 mots | 3 heures 36 minutes de lecture
© Mage éditions, 2023, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Le dernier Golem

13-15 ans - 3 heures 36 minutes

Le dernier Golem

Uafas, le dernier des Golems, habite seul au sud de Galway. Libéré de son maître depuis des siècles après lui avoir désobéi, il vit paisiblement dans la campagne irlandaise, mais depuis quelque temps, sa pierre tendre et calcaire s’érode. Il est temps d’agir s’il ne veut pas mourir. Avec l’aide d’un corbeau bavard et d’une souris soudain dotée de parole, sur les ordres d’un mage douteux, il va partir à la recherche de la plante qui saura le rendre imperméable. Seulement, le monde moderne n’a rien d’amical et son voyage va lui apprendre à détester les routes et craindre les chasseurs de magie. Le prix vaut-il bien tous les sacrifices qu’il fera en chemin ?

"Le dernier Golem" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
Du même éditeur :

Extrait du livre Le dernier Golem

Le dernier Golem d'Elodie Serrano, couverture par Artemisia chez MAGE Editions


Chapitre 1 Sous la pluie Uafas se réveilla en sursaut, tiré de sa sieste par le son de l’averse. Il bondit de son lit de roche et courut s’abriter sous un chêne proche. Il se sentait mieux sur les pierres, mais sous l’arbre, il ne se mouillerait pas. Il se recroquevilla contre le tronc afin de se faire le plus petit possible, mais ce n’était pas aisé pour un golem rocheux de trois mètres de hauteur. Même assis, les premières branches lui chatouillaient le crâne de leur feuillage tendre et il devait se retenir de rire. Dès que le tonnerre grondait, ses sursauts de frayeur faisaient trembler le pauvre chêne. Uafas le bousculait si fort qu’une branche fatiguée finit par lui tomber dessus. — Marre de la pluie, ronchonna-t-il. Uafas était fait de pierre, mais pas de n’importe quelle sorte  : de roche calcaire. L’eau était son pire ennemi.Elle creusait sans pitié des sillons sur ses flancs. Si son créateur s’était trouvé à ses côtés, le golem lui aurait bien demandé : «Pourquoi tu m’as construit avec un matériau si fragile ?» Mais Uafas avait fui depuis fort longtemps, las d’être un esclave. Tant de jours qu’il ne se souvenait plus vraiment de son maître. Seule l’incrédulité peinte sur le visage de l’homme restait marquée dans sa mémoire. Le mage n’imaginait pas que sa créature pourrait lui échapper. Depuis, Uafas vivait dans les collines d’Irlande, au sud de Galway, où il avait pris vie. Les roches calcaires y abondaient. La raison de sa nature était probablement aussi simple que ça. Son créateur n’avait pas eu les moyens de se procurer mieux. S’il le tenait, Uafas aurait deux mots à lui dire sur la question. La plupart du temps, il ne s’inquiétait pas vraiment de ce petit problème d’érosion. Il vivait depuis fort longtemps, après tout. Cela dit, certains jours, ses fissures le démangeaient franchement. Et quand ça le grattait, difficile de se dire que ce n’était rien. Il détestait ça et il avait beau frotter, la sensation restait. Sans compter que cela faisait tomber des morceaux. En plus, il était persuadé qu’une souris avait profité de son sommeil pour s’installer juste là, dans la faille de son flanc gauche. Il l’entendait couiner de temps à
autre. Quand elle creusait sa pierre, ça le démangeait affreusement. Mais les doigts d’Uafas étaient trop gros pour les glisser à l’intérieur et attraper la squatteuse. Alors, il s’en accommodait comme il le pouvait. Plutôt mal, donc, en se grattant et se plaignant beaucoup à personne en particulier. Machinalement, il porta la main à la fissure et frotta de toutes ses forces, ce qui secoua l’arbre sur lequel il s’appuyait. Un croassement le fit sursauter, suivi de peu par la chute d’une forme noire sur ses genoux. Un oiseau se redressa sur ses pattes, aussi dignement que possible. Un corbeau. Uafas était habitué aux feuilles mortes qui lui pleuvaient dessus, surtout en ce début d’automne, mais les volatiles, voilà une nouveauté. — Tu pourrais être plus délicat! jeta ce dernier. Uafas le fixa avec perplexité. C’était la première fois qu’il en entendait un parler. Une capacité humaine, après tout. Et de golem. — Ce n’est pas très naturel de causer pour un piaf, rétorqua Uafas. — Et alors ? protesta ce dernier en sautillant sur ses genoux. Cela ne change pas grand-chose au fait que je sois tombé à cause de toi. — Il fallait te servir de tes ailes, comme tout oiseau qui se respecte. À moins qu’on te les ait coupées en même temps qu’on t’a offert la parole ? Uafas ne voyait pas d’autre explication au talent de l’intrus à part l’intervention d’un mage au moins aussi puissant que son maître. D’ailleurs, que faisait le volatile ici ? Il ne voyait jamais de corbeaux dans le coin et encore moins qui parlaient. Il fronça les sourcils à la conclusion qui lui vint. — Je vole très bien, se vexa l’oiseau, tu m’as pris par surprise. — Si tu te comportais normalement, tu aurais été sur le qui-vive, prêt à décoller. Il n’y a que les oisillons et les bêtes blessées qui tombent ainsi. Tu m’espionnais. La méfiance s’était emparée du golem. Il n’avait pas eu affaire aux Hommes depuis fort longtemps. Depuis sa fuite, à vrai dire. Uafas ne gardait pas un souvenir très tendre de son créateur ou des autres représentants de l’espèce. Or, ce corbeau parlant devait bien être lié à un humain. Sa présence en devenait suspecte. Qui l’avait envoyé ? — Qu’est-ce qui te fait penser des choses pareilles ? protesta l’oiseau, en se tournant pour lui montrer ses fesses. Ces fichus piafs et leurs sales manières. Le golem en avait soupé des crottes de volatiles lâchées sur son dos, comme s’il n’était qu’un vulgaire caillou. Il voyait bien trop de derrières emplumés au quotidien.
— Qu’est-ce que tu me veux ? C’est ton humain qui t’envoie, c’est ça? Le corbeau se retourna lentement vers lui, penchant la tête à droite, puis à gauche. Il le jaugeait. Uafas ne comptait pas se laisser berner et le piaf devait l’avoir compris. — C’est vrai, je te suivais. Mais de ma propre initiative. Je t’ai entendu ronchonner contre la pluie il y a trois jours et depuis, je t’observe. Comme tu le dis, on ne croise pas beaucoup de créatures non humaines qui parlent. Si je suis une bizarrerie, alors toi aussi. En prime, je me demande si tu vas arriver à te débarrasser de la souris. — Tu l’as vue ! Distraitement, Uafas se gratta le flanc. Son agacement lui avait presque fait oublier le satané rongeur en train de creuser la roche. — Tu te joues de moi! gronda-t-il. Je ne me laisserai pas avoir si facilement. Je suis fait de pierre, pas idiot! L’oiseau lui mentait et essayait de le distraire avec la souris ! Le corbeau bondit de ses genoux et recula en sautillant. Dans son énervement, le golem s’était levé et avait fait un pas sous la pluie. — Cela fait si peu de temps que tu as échappé à ton créateur, que tu te montres aussi méfiant ? Uafas fronça les sourcils. Il ne comptait pas les jours et encore moins les mois ou les ans. À quoi bon? En prime, il n’était peut-être pas stupide, mais les chiffres et son esprit partageaient une vieille fâcherie. Il pouvait à peu près dire qu’on était le lendemain, mais plus loin, le temps perdait son sens. — Je ne sais pas, je ne me souviens plus. Le corbeau pencha la tête, puis fit trois bonds vers Uafas pour s’abriter. Ce dernier recula et s’assit à nouveau. Son agacement ne valait pas de se mouiller. — Tu te rappelles comment les humains s’habillaient ? Dans quel genre d’endroits ils vivaient ? Qui dirigeait le pays ? Que de questions précises ! Mais seules des images floues daignaient lui revenir. Cela devait remonter à longtemps pour s’en souvenir aussi peu. — Hum, des maisonnettes en bois ? Des rues très étroites où je me cognais constamment les épaules. Mon maître avait une demeure en pierre, je crois bien qu’il vivait chez le seigneur. C’est flou, corbeau, pourquoi tu m’embêtes avec tout ça ? L’oiseau siffla, faisant sursauter Uafas. — Et bah, je n’aurais pas imaginé que tu étais si vieux! Difficile de donner une époque précise, mais ça ressemble au Moyen-Âge ce que tu décris là. Il y a plus de cinq cents ans, au moins. La bonne nouvelle, c’est que tu n’as pas à
t’inquiéter que ton maître te retrouve. Il est mort depuis des lustres. — Mort ? Le mot résonnait étrangement. Un concept qui avait toujours échappé au golem. Comment pouvait-on se mouvoir et parler un jour, et le lendemain, pouf ? Cinq cents ans, disait le corbeau. Au moins. Cela faisait-il beaucoup? Plus long qu’une vie d’humain, en tout cas. Uafas fit la moue, repensant à une promesse que son créateur lui avait faite. — Mais je suis encore là, moi! s’étonna-t-il. Mon maître m’avait affirmé que je partirais avec lui. Ça, je m’en souviens très bien, il a dit: «Tu mourras à l’instant où je pousserai mon dernier souffle !» Le corbeau le regarda de bas en haut, puis vola jusqu’à son épaule et le picora du bout du bec. Le golem sursauta. — Tu me sembles bien vivant. Aucun sorcier n’a trouvé de recette d’immortalité. Les humains qui vivent cent ans sont déjà heureux de leur chance, alors cinq cents, c’est impossible. Ton maître est mort et enterré. Et toi, allez savoir comment, tu es encore là. Ce n’est pas la seule bizarrerie chez toi, cela dit. Vous autres golems, vous êtes faits pour obéir, pas vous échapper dans la nature. Alors j’imagine que tu n’es pas à cette étrangeté près. Uafas se gratta le sommet du crâne, puis sous l’aisselle et enfin le flanc. Fichue souris. — Tu sais comment je pourrais me débarrasser du rongeur ? Tu as l’air de connaître plein de trucs. Il pouvait toujours l’aider, même si c’était un espion. Le corbeau gonfla le poitrail. — Un peu trop, d’ailleurs, ajouta le golem. Il est mage, ton maître. L’oiseau souffla. — Oui, finit-il enfin par admettre. — Ah, je le savais ! Uafas pensait bien avoir rencontré plus têtu que lui. Et pourtant, il était fait de roche. La pierre, il n’y a rien d’aussi borné. Sauf peut-être la pluie, songea-t-il en regardant le ciel d’un œil noir. Entre les nuages, un arcen-ciel se dessinait. — L’averse va bientôt s’arrêter, nota le corbeau. Oui, mon maître est un mage, mais je me balade de mon propre chef. Uafas se mit à rire, secouant tout son corps et le pauvre arbre derrière. Cette fois-ci, le volatile ne se fit pas avoir et prit son envol plutôt que de tomber comme une pierre. Puis il revint se poser au sol. Il avait fini par retenir qu’il ne fallait pas se fier à la stabilité du monde autour du golem. — Et tu as un nom? demanda Uafas. L’oiseau ouvrit le bec, puis le referma, puis le rouvrit. — Non, mon maître m’appelle juste «Corbeau».
— Hum. Je pense que le mien était plus gentil, alors, vu qu’il m’a baptisé, moi. — Les golems ont besoin d’un nom pour obéir. Uafas se tassa contre l’arbre, faisant chuter une branche plus fragile que les autres. — Et pourtant, je lui ai désobéi avec soin. Tu sais ce que le mien veut dire, de nom? Mon maître aimait à me le rabâcher. Terreur. Uafas, en gaélique. — Je ne te trouve pas très effrayant, rétorqua l’oiseau. — La souris non plus, se plaignit le golem en se grattant le flanc. — J’ai le vague souvenir que ma mère m’appelait Bec Pointu quand j’étais encore dans l’œuf. Je crois que je cognais beaucoup sur ma coquille. Je n’ai jamais vu à quoi elle ressemblait, mon maître m’a enlevé avant même que j’éclose. Ça sonne étrange, en humain. Uafas opina du chef. — Tu veux un nom en gaélique, comme moi ? Après tout, rien ne t’empêche de t’appeler selon ton souhait. Le corbeau pencha la tête à droite, puis à gauche. — Non, Bec ira bien. C’est la seule chose à moi. Et oui, je peux t’aider pour ton problème de souris. Sur ces mots, un rayon de soleil vint frapper son dos, l’entourant d’un halo de lumière.
Chapitre 2 Établir un plan d’attaque — Bec, je t’écoute : comment je me débarrasse de la souris ? — Tu permets ? demanda l’oiseau en sautillant dans sa direction. Comprenant que le corbeau voulait inspecter sa faille, Uafas écarta les bras, non sans gêne. Il n’avait pas pour habitude de laisser quiconque s’approcher ainsi. Cette fissure s’enfonçait dans son ventre et, d’une certaine façon, le golem considérait son cœur de pierre comme plus intime que le reste… Drôle de ressenti. Encore un truc inutile d’humain que son maître lui avait insufflé. «Plus qu’un tas de cailloux», aimait-il répéter, ce qui agaçait Uafas. Après tout, il ne se nourrissait pas et ne dormait pas vraiment, même s’il pouvait plonger profondément dans ses pensées et reposer son corps. Uafas sursauta quand le corbeau mit quelques coups de bec. — Hé ! protesta-t-il. Je suis peut-être constitué de pierre, mais je ne suis pas insensible. Tu fais vibrer tout mon flanc, c’est très désagréable. Bec ricana. — Si tu étais humain, tu aurais un trou dans la peau, alors ne te plains pas trop. J’essayais juste d’évaluer la profondeur avec le son. C’est vrai que cette souris est allée loin. Cela dit, je trouve étrange qu’elle ait autant creusé. Ça fait longtemps qu’elle est là ? Uafas secoua la tête et haussa les épaules. Une pluie de feuilles tomba sur le duo; l’automne touchait à sa fin. — Tu sais, c’est un peu de ma faute si celle-ci est si profonde. Il y a une grotte que j’aime beaucoup, avec un creux idéal à l’entrée. Je m’y installe souvent et parfois, quand le temps est humide, de l’eau me goutte dessus. Ça chatouille, mais pas assez pour m’empêcher de me reposer. Et je ne voyais pas quel mal cela pouvait faire. — Comment as-tu pu laisser la situation s’aggraver autant ? s’exclama Bec, incrédule. Un peu d’érosion, je veux bien, mais c’est un véritable canal que tu as sur le ventre !
Uafas regarda le corbeau, penaud. — J’aime beaucoup cet endroit. Bec se secoua, puis s’éloigna en petits sauts agacés. — Tu ne veux plus m’aider ? — Si, rétorqua l’oiseau, mais tu vois bien que mon bec est trop court. Je ne peux pas aller tirer cette souris par la peau des fesses. — Comment va-t-on faire, alors ? — On pourrait la piquer du bout d’un bâton, même si je ne suis pas sûr que cela la fasse sortir. En plus, avec ta délicatesse, tu es fichu de l’écraser. Une pince pourrait faire l’affaire, mais c’est un outil élaboré… — Pas les humains ! protesta Uafas avec véhémence. Je ne leur fais pas confiance. Tous les êtres de cette espèce que le golem avait croisés avaient voulu le voir mort ou sous leur coupe. On ne pouvait pas se fier à eux. Déjà qu’il peinait à se laisser aider par le corbeau savant… — Tu es sûr ? Même le mien? — Encore moins un mage, ronchonna Uafas. — Tu as essayé de t’allonger sur le ventre pour la faire tomber, j’imagine ? Le golem y repensa un instant. Le rongeur avait planté ses petites griffes pointues dans la tendresse de sa roche centrale, ce qui lui avait fait très mal. — Je ne suis pas stupide, protesta-t-il. Si j’ai demandé ton aide, c’est pour recevoir des idées nouvelles. Si tu me proposes des choses que j’ai déjà essayées, tu ne sers à rien. — Je me fiche de ton ego. Imagine si je passais à côté d’une solution simple. Tu as tenté de l’appâter avec de la nourriture ? — Comme du fromage ? Oui. Tant que je le tiens, elle ne bouge pas. Dès que je le pose, elle vient le voler. Mais elle est trop rapide, elle retourne dans son trou avant même que je réalise qu’elle en est sortie. Je crois qu’elle sait ce qui l’attend si je l’attrape… — Tu comptes la tuer. — Comment être sûr qu’elle ne reviendra pas, sinon? se justifia vivement le golem. Il n’aimait pas tuer. Jamais. C’était une des multiples raisons qui l’avaient poussé à fuir. Il ne serait pas une machine de destruction. — Tu ne voudrais pas la manger, toi ? proposa-t-il à l’oiseau. On ferait d’une pierre deux coups. Bec sembla hésiter un instant. — C’est-à-dire que je n’ai pas vraiment faim. Je peux faire nombre de reproches à mon maître, mais il me nourrit bien. — C’est peut-être pour t’empêcher de croquer les souris de passage.
— Nous vivons en ville, il n’y en a pas vraiment. — Ah non? Je me souviens que l’atelier de mon créateur en grouillait. Il me demandait tout le temps de les écraser. — Et tu le faisais ? Uafas fixa le corbeau. Il hésitait à avouer. Combien de fois son maître s’était-il agacé que les rongeurs continuent à proliférer ? S’il avait appris qu’Uafas, plutôt que de les tuer, les déposait dans la rue… Ce n’était pas pour rien que le golem savait que sa squatteuse réapparaitrait; il avait vu suffisamment de souris revenir à leur foyer. Elles en perdaient même toute crainte à son égard, tellement certaines le connaissaient bien. Ou alors elles le prenaient juste pour un mur, avec sa peau de pierre… — Ce n’est pas très important, finit par concéder Bec. Les villes d’humains ont changé depuis ton époque, Uafas. Elles sont plus propres. — Tout cela ne résout pas mon problème. — C’est vrai, et avant même de décider quoi en faire, il faut trouver un moyen de la mettre dehors. Peut-être en faisant équipe ? Si les fromages disparaissent, c’est qu’elle vient les chercher. Si je l’attrape avant qu’elle ne rentre, je pourrais l’emmener loin d’ici. Ou te la confier, comme tu préfères. — Donne-la-moi. Uafas voulait voir le rongeur de ses propres yeux et s’assurer qu’il en était bien débarrassé. — Bon, du coup je peux retourner faire la sieste ? demanda-t-il. — Dès que tu auras un bout de fromage, oui. — Ah. Il se gratta le menton. De quel côté l’avait-il trouvé, déjà? — Tu n’en as pas sur toi, conclut Bec. Le golem secoua la tête. Qu’imaginait-il ? Qu’il se baladait avec de la nourriture dans les replis de sa roche ? Il n’avait pas besoin de manger, pourquoi en aurait-il eu une réserve avec lui ? Uafas se suffisait à lui-même. — Tu en as trouvé comment, la dernière fois ? Le golem contracta son visage. Excellente question. Sa mémoire lui semblait constituée de plus de vide que de plein. Il se souvenait d’avoir appâté la souris avec du fromage, mais les détails pratiques… En même temps, quel intérêt de se le rappeler ? Il finit par hausser les épaules. — J’ai dû le dénicher quelque part. — Où? Nouveau haussement d’épaules. Bec poussa un croassement agacé. C’était la première fois qu’Uafas l’entendait émettre un son de corbeau, plutôt que de parler avec cette drôle de voix enrouée. C’était étrange.
— Ne bouge pas, je vais te trouver ça. Aussitôt dit, l’oiseau s’envola. Uafas soupira de lassitude. Voilà une conversation qui ne l’avait pas mené bien loin. Au moins, cela l’avait occupé le temps que l’averse passe. Le soleil brillait à présent dans un ciel à peu près dégagé. Le golem pouvait à nouveau se déplacer sans crainte de l’érosion. Ça tombait à merveille, il avait besoin de se dégourdir les jambes. Chapitre 3 Chasser la souris Uafas avait marché au hasard jusqu’à ce que le soleil disparaisse et se trouvait à l’orée d’une forêt. Il n’arrivait pas bien à décider s’il aimait les arbres ou pas. D’un côté, il se sentait entouré de leur bienveillance végétale. De l’autre, il n’arrêtait pas de se cogner aux branches basses, sans parler de celles qu’il arrachait. Uafas ne niait pas qu’il impactait le monde qui l’entourait, mais abîmer les arbres lui paraissait anormal. Il avait suffisamment observé de racines brisant la roche au cours de son existence ; l’ordre naturel des choses allait dans l’autre sens : la persistance du végétal vainquant la résistance de la pierre. Alors il se sentait un peu honteux, contre nature.