Extrait du livre Le bébé d'un jour
Le bébé d'un jour de Bernadette Nozarian aux JS éditions
Paul incline délicatement son visage vers le ventre arrondi de Maman. Son oreille touche la peau fine et tendue. Il reste ainsi, quelques minutes, concentré et à l'affût du moindre son. C'est comme lorsqu'il joue à « écouter la musique de l'estomac » avec ses frères. Des gargouillis sonores les laissent alors imaginer des entrailles, affamées, ou affairées au travail de digestion, selon le moment du dernier repas pris. Du ventre de Maman n'émane aucun son inhabituel. En revanche, quelqu'un y bouge. Un petit que toute la famille appelle « le bébé » et dont la venue occupe tous les esprits. Paul s'incline davantage. Un frisson le parcourt. Il jurerait que le bébé lui a parlé. Pas avec des mots. Mais autrement. À bientôt 11 ans, Paul est l'aîné de la fratrie. Robin a 9 ans et Petit Colin, 5 ans. Parfois, il apprécie ce
rang de grand frère, le prend très au sérieux, jetant un regard protecteur sur ses cadets au cours de leurs jeux débridés. À d'autres moments, il ne ressent plus aucune différence d'âge entre eux et lui et ils s'amusent tous ensemble avec une fougue égale. — Alors, as-tu entendu quelque chose ? le questionne Maman. Qu'as-tu ? Ça ne va pas ? s'alarme-t-elle devant son visage troublé. — Si... mais... le bébé m'a parlé, répond t-il d'une voix blanche. — T'a parlé ? Mais ce n'est pas possible ! — Pourtant si. Je ne l'ai pas entendu avec mes oreilles, mais c'était comme s'il voulait me dire quelque chose. — Te dire quelque chose ? — Que j'aie confiance. Que tout va bien. Qu'il grandit et se développe à sa façon. Interloquée, Maman avale sa salive, porte ses mains à son ventre, sur lequel elle a déjà rabattu son pull et regarde son fils avec une certaine inquiétude.
— C'est étrange. Je ne me souviens pas que lors de mes précédentes grossesses, toi et tes frères ayez ainsi transmis des messages. Et quelles phrases curieuses. Il grandit et se développe à sa façon. Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'importe, je vais passer une nouvelle échographie prochainement, nous verrons bien. Et peut-être que cette fois, nous saurons enfin si c'est un petit garçon ou une petite fille ! Garçon ou fille ? Maman affiche une assurance tranquille devant ces deux possibilités. Lui, en revanche, s'en préoccupe. Voyons, réfléchit-il, si ce bébé est un garçon, alors il viendra à la patinoire avec nous, intégrera aussi l'équipe de hockey et jouera au foot. C'est sûr. Serait-ce possible qu'un petit frère n'aime ni le hockey ni le foot ? Bon, mais si c'est une fille, peut-être qu'elle aimera également la patinoire et le hockey ? Maman y joue bien, elle aussi, pourtant, c'est une dame. Mais le foot ? Paul a beau se creuser la tête, il ne parvient pas à associer le moindre visage féminin de son entourage à ce sport. Tant pis. Il verra bien. En fait, ce qui le tourmente relève plutôt de la vie quotidienne. Avec ses
frères, dormant tous dans la même chambre, ils sautent sur les lits, se lancent les oreillers, se fabriquent des cabanes sous leurs couettes, partagent leurs jouets, se comprennent du regard et hurlent de rire à des blagues stupides. Ou se disputent avec hargne. Mais avec une fille, une petite sœur, comment faut-il se comporter ? Et avoir trois grands frères, n'est-ce pas un peu trop ?
— Les garçons, avez-vous terminé de vous préparer ? Nous devons être à la patinoire dans une demi-heure. Maman sonne le départ. Chacun a rassemblé ses affaires dans son sac. Paul aime ces soirs d'entraînement. Le froid mordant de la glace qui crisse sous la lame de ses patins. Prendre sa respiration, concentrer ses forces pour lancer le palet et marquer des buts. Empêcher l'adversaire de vaincre. Engoncé dans sa tenue de hockeyeur, il se sent aussi grand et gros que les géants des contes que Maman leur lit encore. Mais lui est un gentil géant. D'ailleurs, il faudra qu'il fasse attention à ne pas se montrer ainsi vêtu au bébé. Cette vision grotesque pourrait l'effrayer. Maman jette un dernier coup d'œil à sa troupe, charge les sacs de sport, remplis et lourds. Les garçons sont assis sur leur siège et attachent leur ceinture de sécurité. Elle ferme la porte de la maison, les portières de la voiture, démarre et conduit en silence. Doucement. Pour éviter les
cahots dus aux nids-de-poule. Parfois, son regard erre dans le vague. Paul en est certain, elle pense au bébé. Il se surprend lui-même à y penser si souvent. Est-ce que les bébés et les mamans enceintes se parlent ? À leur façon ? L'arrivée aux vestiaires est toujours bruyante. Les retrouvailles avec les copains et avec l'entraîneur donnent lieu à des effusions viriles. Tous se changent, il faut enfiler tenue, jambières, coudières, gants, mettre un protège-cou, un casque, puis ils foncent sur la glace. Plus rien n'existe. Que cette surface dure et blanche, les directives de l'entraîneur, les figures d'agilité en patinage, les autres joueurs et ce palet qui glisse et glisse, sans cesse poursuivi de tous côtés par les crosses. À chaque fois, Paul s'étonne d'avoir si chaud dans un lieu dont la température est si basse, alors que sur les gradins, les spectateurs, au fil des heures, s'enfoncent de plus en plus dans leur col, leur écharpe, leur bonnet, frottent leurs mains gantées et tapent le sol de leurs pieds, pour tenter de se réchauffer. Parfois, après l'entraînement, les familles dînent toutes ensemble dans
la salle du club. D'autres fois, chacun paraît pressé de rentrer. Cela dépend. Ce soir, c'est retour à la maison. Qu'importe, il retrouvera ses co-équipiers dans quelques jours, lors du prochain entraînement. Dans la voiture, sur le chemin du retour, Petit Colin pique du nez. Dans un autre espace de la patinoire, avec son équipe, lui aussi a joué et patiné. À leur façon ! Robin enchaîne les parties d'un jeu, apparemment enthousiasmant, sur son téléphone. Paul ne ressent pas encore la fatigue. Il n'a envie de rien. Comme à l'aller, Maman conduit en silence. De temps en temps, elle lui jette un regard scrutateur dans le rétroviseur. Il s'en est bien aperçu, mais fait mine d'être absorbé par les lumières urbaines.
Aujourd'hui, le compagnon de Maman, le père du bébé, est arrivé. Il habite loin, avec son fils, Léo. Les deux familles se partagent entre les deux maisons. Quelques semaines par-ci, à la campagne, quelques semaines par-là, à la ville. Vivre dans deux endroits différents a des avantages et des inconvénients. Paul connaît des enfants qui habitent quelques semaines chez leur mère et quelques semaines chez leur père. Lui, avec ses frères, voit son père de temps à autres. Pendant quelques jours ou des semaines d’affilée. Ce type d'organisation familiale a fait de lui un expert en préparation des bagages. Car rien n'est plus pénible, selon lui, que d'avoir oublié son jeu ou son livre préféré, et de devoir attendre des semaines avant de pouvoir le retrouver. Les garçons s'entendent bien entre eux. Cela fait un frère de plus. Tout simplement. Maman passera une nouvelle échographie demain après-midi.
Elle et son compagnon verront le bébé presque pour de vrai, et leur décriront à leur retour, en leur montrant les clichés. Mais pour ce soir, les garçons vont dormir chez une amie de Maman, Sybille. Demain, ils retrouveront d'autres familles avec lesquelles ils passeront la journée au Palais de la découverte. Paul se réjouit, comme toujours, de se rendre dans ce bâtiment qu'il trouve si beau. Il s'extasie devant le plafond du hall d'entrée à chaque visite. Le groupe de familles a réservé plusieurs ateliers. En imagination, il anticipe les sursauts et les « oh » d'étonnement face aux cheveux qui vont se dresser sur les têtes, en réaction à l'électricité statique. Il sait qu'il passera, encore, un long moment à contempler l'École des rats, stupéfié par leur capacité à apprendre ce qui leur est inculqué. Et puis, outre les passionnants exposés, il retrouvera ses amis. Sybille arrive. Maman et elle discutent à voix basse. Pyjamas, brosses à dent et changes pour le lendemain sont prêts. Maman les embrasse. Ils vont régulièrement dormir chez Sybille, ou ce sont ses enfants qui viennent à la maison. La nuit va être drôle… — Pas de bataille d'oreillers jusqu'à minuit les garçons, le départ
est fixé à 10 heures demain matin, préviennent les mamans en souriant d'un air entendu. Le lendemain, les familles se retrouvent dans ce si beau hall d'entrée du Palais de la découverte que Paul ne se lasse pas d'admirer. Pour elles, c'est un jour ordinaire. Leurs enfants ne sont pas scolarisés et apprennent librement, ici et partout, en tout temps. Tout le monde papote en se dirigeant vers les salles dans lesquelles auront lieu les ateliers réservés. En montant le grand escalier, Paul jette un coup d'œil à l'École des rats. L'un d'entre eux lui semble un peu plus grassouillet que ses congénères. N'aurait-il pas du ventre ? Serait-ce une femelle ? Qui attendrait des petits ? Les ateliers de chimie et d'électricité sont extraordinaires. D'étranges fumées sortent des longs tubes emplis de liquides inconnus. Voilà une idée de métier pour plus tard : mélangeur de liquides dans des tubes pour en faire sortir des fumées colorées. Ils disposent d'une heure de libre avant de se retrouver au planétarium. Les enfants se dispersent





















