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La dernière sorcière d'Imria

La dernière sorcière d'Imria

13-18 ans - 156 pages, 64260 mots | 7 heures 41 minutes de lecture
© JS Éditions, 2022, pour la 1ère édition - tous droits réservés

La dernière sorcière d'Imria

13-18 ans - 7 heures 41 minutes

La dernière sorcière d'Imria

Charlie, orpheline ballottée de famille en famille, a survécu tant bien que mal à son enfance chaotique. Aujourd’hui adulte, elle s’adonne sans remords au vol d’œuvres d’art et de bijoux, activité illicite dans laquelle elle excelle grâce à ses pouvoirs hors du commun. L’espièglerie et la nonchalance qu’elle affiche ne sont néanmoins qu’une facette de sa personnalité, car au fond d’elle se cache une jeune femme seule et blessée qui exprime toute sa rage à travers les sports de combat. Quand un inconnu débarque pour la ramener de toute urgence dans son univers d’origine, celui où la magie existe, elle ne peut lui accorder sa confiance. Au nom de quoi devrait-elle tout risquer, alors que les siens l’ont abandonnée à son sort ?

Une fantasy résolument féministe !

"La dernière sorcière d'Imria" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
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Extrait du livre La dernière sorcière d'Imria

La dernière sorcière d'Imria de Manoë Paris chez JS Éditions


Chapitre 1 Charlie s’éveilla en s’étirant. Il faisait encore nuit dehors, il lui restait dix minutes avant que son réveil ne sonne. Jusqu’à l’heure fatidique, elle laissa son esprit dériver, contemplant le plafond de sa chambre. Elle en connaissait les fissures par cœur. Lorsqu’elle avait acheté l’appartement trois ans plus tôt, elle les avait déjà remarquées. Depuis, ces petits sillons au-dessus de son lit n’avaient fait que s’agrandir. Elle se tourna vers sa table de nuit et ouvrit le pot de poudre argentée posé à côté de son réveil. Elle se concentra dessus et une poussière s’éleva dans les airs, prenant la forme d’un visage. Charlie tenta de se souvenir de ses traits, en vain. Elle en rêvait pourtant toutes les nuits. Elle ne se rappelait pas du contour des yeux, ni du pli des lèvres ou de la bosse du nez. En revanche, elle voyait encore la mâchoire carrée, l’ombre de la barbe, les lourds cernes, les cheveux sales, en bataille, la plaie au front et le flot de sang qui s’en échappait. Elle entendait également ses paroles, dites sur un ton pressé et paniqué : — Ne m’oublie pas Charlie ! Je suis Korma Artarian et je suis ton père. Tu es Charlie Artarian et tu vas devenir la sorcière la plus puissante de notre ère. N’oublie pas tes origines ! Tes pouvoirs représentent ce que tu as de plus précieux ! Ne les renie jamais, utilise-les, fais-les progresser et, un jour, tu seras la fierté de notre peuple. Le réveil sonna et le visage disparut tandis que la poudre retournait dans le pot. Cependant, les paroles continuèrent à résonner dans la tête de Charlie. Elle s’assit sur son lit et s’étira de nouveau avant de rester un instant là, le regard dans le vague. Enfin, elle remonta la bretelle de son débardeur, se leva pour enfiler un peignoir et se rendit dans la cuisine. Elle y ouvrit un autre bocal de poudre argentée en se frottant les yeux, une ballerine prit forme avant d’effectuer des arabesques et des jetés. La jeune femme n’avait jamais pratiqué la danse classique, mais l’une des nombreuses familles dans lesquelles elle avait été placée, depuis ses quatre ans, l’avait emmenée voir un ballet une fois. La fillette de l’époque, hypnotisée par la beauté des mouvements et la grâce des danseurs, avait essayé de reproduire leurs pas dans la poussière, continuant ainsi l’apprentissage de ses pouvoirs. Depuis, faire danser des ballerines dans la poudre argentée l’apaisait, même si, pour cette raison, elle avait dû changer de famille si souvent. Charlie jeta un œil à sa montre et prit la télécommande posée près de son bocal. Elle appuya sur un bouton
et le volet du salon se leva. L’appartement, idéalement situé au dernier étage de l’immeuble, donnait plein sud et, les jours où il faisait beau, Charlie profitait d’un panorama assez large pour observer une bonne partie de la ville. Aujourd’hui, à cette heure-ci, le soleil levant nimbait l’horizon de couleurs froides. La jeune femme mit de l’eau à bouillir et se prépara un thé, puis grimpa sur un tabouret pour atteindre le dessus de l’armoire. Elle tâtonna pendant un instant avant de trouver ce qu’elle cherchait. Elle attrapa enfin la pochette de tissu grossier et redescendit. Prenant sa tasse de thé avec elle, elle se dirigea vers sa grande fenêtre. Là, elle posa sa tasse sur le guéridon près du fauteuil et se laissa tomber dans les coussins moelleux avec un soupir de satisfaction. Charlie aimait de tout son cœur ces petits rituels de jour de repos, après une dure semaine de labeur. Elle ne les aurait abandonnés pour rien au monde. Elle observa un instant l’horizon. Le ciel, dégagé au premier plan, laissait apparaître des nuages qui s’amoncelaient au loin. Avec le froid qui s’annonçait, la neige ne tarderait pas à venir. Charlie but une gorgée de thé et ouvrit la pochette de tissus pour en sortir une magnifique parure de bijoux en or, sertie de diamants et de rubis. Elle l’admira, l’observa en détail, chercha le poinçon avant de la ranger dans un étui de cuir. Satisfaite, elle posa le tout et termina son thé tranquillement. Après avoir enfilé sa tenue de sport, elle passa par la salle de bain où elle tenta de discipliner ses boucles rousses, d’abord avec sa main puis une brosse à cheveux, en vain. Elle abandonna vite et les attacha avec un élastique tout en détaillant ses taches de rousseur dans le miroir en fronçant le nez. Ses yeux verts lui retournèrent un regard espiègle lorsqu’elle tira la langue à son reflet avant de quitter la pièce. Une fois dehors, Charlie partit à petites foulées pour s’échauffer. Elle se devait de tenir une forme physique d’enfer pour son travail, alors elle courait aussi souvent que possible. Une heure plus tard, sur le chemin du retour, elle bifurqua vers le parc et s’arrêta sur un banc le temps de reprendre son souffle. Elle observa les bosquets et les allées désertes autour d’elle. L’avantage en hiver c’était que personne ne venait la déranger. Se voyant seule, elle s’assit à même le sol, sans prêter attention au froid mordant qui traversa son pantalon, et posa ses mains à plat sur l’humus. Si des gens passaient par là, ils la croiraient probablement en train de méditer. Elle ferma les yeux et plongea ses pouvoirs dans les profondeurs de la terre végétale, jusqu’à la roche. Une image de ce que percevaient ses dons se forma aussitôt dans son esprit. Elle ressentait tous les êtres vivants enfouis en sous-sol et toute la nature qui y puisait sa force. Charlie se balada ainsi dans le sol endormi de l’hiver jusqu’à atteindre les frontières de son pouvoir. Chaque jour, elle venait tenter d’en repousser un peu plus les limites. Lorsqu’elle eut l’impression d’être assise sur des pains de glace et que ses mains furent anesthésiées par le froid, elle se releva. À nouveau, elle se concentra : le givre sur l’herbe et les arbres commença à fondre, des gouttelettes
s’élevèrent dans les airs pour former une bulle d’eau de la taille d’un poing qui tournoyait devant Charlie. La jeune sorcière fit jouer son esprit afin de transformer cette bulle en boule de glace, puis elle la travailla jusqu’à façonner une rose. Lorsqu’elle avait débuté ses entrainements, ses esquisses grossières ressemblaient à peine à une fleur. Mais, en persistant, la forme s’était affinée. La jeune femme était désormais capable de sculpter des blocs entiers sans y toucher. Elle parvenait également à modeler le métal en fusion qui, contrairement à la glace, s’avérait très instable. Il lui fallait un temps très long et une énergie considérable afin de l’amener à la bonne température. Une bourrasque s’infiltra dans ses vêtements, Charlie frissonna et sentit dans cette rafale la promesse des chutes de neige imminentes. Elle laissa tomber sa rose de glace et rentra chez elle en trottinant pour se tenir chaud. Plus tard ce jour-là, Charlie fourra la pochette en cuir dans son sac, fit tournoyer la ballerine une dernière fois avant de renvoyer la poudre argentée dans son bocal, et sortit de chez elle. Dans le couloir, elle croisa son voisin, qui se précipita dans son appartement en la voyant. Jeune père de famille, il avait tenté de la séduire lors de son emménagement. Elle avait alors utilisé ses pouvoirs pour influencer ses pensées et le faire culpabiliser de s’intéresser à une autre femme que la sienne. Il ne se remettait pas de cette rencontre et Charlie prenait un malin plaisir à le voir fuir sa présence ainsi. Dans le hall d’entrée, elle salua le gardien. Deux ans plus tôt, son chien s’était fait renverser par une voiture et Charlie avait usé de ses dons pour le remettre sur pattes. C’était la première fois qu’elle utilisait ses pouvoirs pour soigner des blessures aussi graves. Comme elle avait refusé que le vieil homme assiste aux soins, prétextant qu’il lui fallait du calme, il ne saurait jamais ce qu’elle avait fait à son chien, mais il lui en serait pour toujours reconnaissant. Dans la rue, la jeune femme trouva le taxi qu’elle avait commandé. Elle garda son sac serré contre elle tout le long du trajet. Elle avait rendez-vous à la banque un peu plus tard dans la journée, et il serait dommage de ne pas pouvoir s’y rendre, faute de marchandise à écouler. ⁂ Monsieur Dupuis attendait Charlie dans son appartement au troisième étage. Il ne connaissait que son prénom, mais savait de source sûre qu’il s’agissait du vrai. Lui-même n’avait pas fait preuve de la même franchise. Son fort accent anglais laissait toutefois peu de doute sur ses origines et la supercherie. Le fait qu’il ne révèle pas son identité posait les bases d’entrée de jeu. De toutes petites bases, signifiant simplement qu’elle ne pourrait pas le retrouver si elle se faisait coffrer. Ses relations avec la jeune femme étant compliquées, il n’avait pas osé mettre en place autant de précautions qu’avec ses autres vendeurs. En effet, si Charlie ne le craignait pas assez pour cacher
son identité, cela en disait long… La jeune femme le rendait particulièrement nerveux. Elle me fout les jetons, pas la peine de se mentir, songea-t-il. Elle avait ce quelque chose de réellement menaçant. C’était la seule qui lui faisait cet effet-là, et il ne se l’expliquait pas. Dès leur premier échange, elle l’avait averti qu’elle lui réservait un sort pire que la mort s’il tentait de l’arnaquer et il l’avait cru. Malgré tout, elle restait sa meilleure vendeuse, lui rapportant toujours les plus belles pièces. Il regarda par la fenêtre et constata qu’elle venait d’arriver. Il ne put retenir un frisson. Il ne croyait pas au surnaturel, d’ordinaire, pourtant sa présence suffisait à tout remettre en question. Il la salua, attrapa son talkie et dit à son homme, en bas, de la laisser passer. Elle ne semblait même pas effrayée par la brute épaisse postée à la porte de l’immeuble ; elle passa devant en lui tapotant l’épaule, par-dessus son gilet pare-balles. En l’attendant, il prépara des martinis et lui en tendit un aussitôt qu’elle entra. —Merci, dit-elle en prenant le verre qu’elle reposa sans y toucher. Monsieur Dupuis savait pertinemment qu’elle ne buvait pas quand elle bossait : il la servait uniquement par politesse, lui non plus ne comptait pas le boire. Mieux valait rester alerte. —Comment allez-vous, Charlie ? Elle lui sourit, de ce sourire qui lui donnait froid dans le dos. Il travaillait avec beaucoup d’hommes très dangereux, mais aucun n’excellait aussi bien qu’elle dans l’art de la menace contenue. Il ne pouvait pas s’empêcher de lui manger dans la main, alors qu’il était réputé comme l’un des plus durs en affaire de la profession. —Je vous apporte la mallette, reprit-il. Il s’éloigna un instant et revint la déposer devant Charlie. Elle ne prit pas la peine de l’ouvrir et l’accepta en échange de la pochette en cuir. Lui, en revanche, tint à voir ce qu’elle contenait. —Comme toujours, je ne suis pas déçu, ces bijoux sont magnifiques. Vous ne vérifiez pas ? demanda-t-il en désignant la mallette. —Devrais-je ? —Non, bien sûr. —Parfait, je vous fais confiance, monsieur Dupuis. Je détesterais devoir me passer de vous. Il lui adressa un sourire crispé. —J’imagine que c’est un deal ? La jeune femme acquiesça et lui serra la main, avant de froncer les sourcils. —Vous devriez aller voir un médecin, dit-elle, vous m’avez l’air un peu pâle. Elle se détourna sans plus de cérémonie et reprit l’ascenseur dont les portes étaient restées ouvertes. Monsieur Dupuis demeura interdit. On lui avait en effet détecté une tumeur bénigne au cerveau, il devait se faire opérer dans
quelques jours. Se pouvait-il qu’elle l’ait senti ou ne s’agissait-il que d’une coïncidence ? ⁂ Monsieur Blanc fêtait ses trente-cinq ans de service à la banque et désespérait qu’il en reste dix de plus avant la retraite. Sa femme, partie cinq ans auparavant, lui avait tout pris ; ses enfants refusaient même de lui parler depuis. Sa vie était morne au possible. Heureusement, l’accueil venait de lui annoncer l’arrivée de mademoiselle Artarian ; sa journée s’en trouvait illuminée. Après plus de quatre années de conseils avisés, ses visites restaient un délice. Photographe de métier, elle commençait à toucher de belles sommes pour ses œuvres. Il n’avait jamais vu aucun de ses clichés, mais il les imaginait magnifiques. La jeune femme entra, tout sourire. Monsieur Blanc se leva pour lui serrer la main, espérant qu’elle remarque sa légère perte de poids. Mademoiselle Artarian le salua et s’installa en face de lui. —J’ai fait une expo, hier, annonça-t-elle. J’ai vendu plusieurs photos pour un assez bon prix. Elle posa sa mallette sur le bureau du banquier et la déverrouilla. Il siffla d’admiration : il y avait au moins un demi-million. —Je suis désolée, continua-t-elle, la galerie a encaissé les chèques, pris sa commission et réglé en espèce. —Dites donc, ça paie bien, l’art ! —Plutôt, oui ! Monsieur Blanc referma la mallette et la posa à côté de son bureau. —Je m’occupe de tout ! Je compte ça dans la journée, je vire l’argent sur votre compte et vous envoie le relevé quand c’est fait. Charlie se pencha au-dessus du bureau et lui prit la main. —Vous n’aurez qu’à garder un billet pour vous. Elle lui fit un clin d’œil et se leva. —Merci pour tout, monsieur Blanc, je ne sais pas ce que je ferais sans vous ! —C’est tout naturel ! C’est mon travail après tout. Mademoiselle Artarian se dirigea vers la porte et, avant de sortir, se tourna vers lui : —Au fait, vous avez maigri, non ? Ça vous va bien ! Monsieur Blanc sentit le rouge lui monter aux joues pour devenir un coup de chaleur.
Chapitre 2 Gallahan tira de son sac une boule en verre à l’intérieur de laquelle tournoyait lentement un liquide mordoré. Il la lança en l’air et la rattrapa avant de l’exploser sur le sol. À la place du liquide, par terre, s’étendait un aperçu d’un autre monde. Il l’observa un instant puis sauta dedans à pieds joints. Les paysages se mêlèrent et il lui sembla que le décor faisait un tour complet sur lui-même. Un instant plus tard, Gallahan toucha le sol à nouveau. Bien qu’il soit très bon mage, le transfert restait imprécis, surtout vers un autre monde, aussi ne savait-il pas précisément où il se trouvait. Sa seule certitude, c’était qu’il avait atterri relativement près de celle qu’il cherchait. Il s’en était assuré en gardant une mèche de ses cheveux pour se guider le moment venu. Lorsqu’il l’avait amenée ici, elle n’était qu’une toute petite fille. Il pouvait donc l’approcher, mais il ignorait à quoi elle ressemblait désormais. Gallahan s’étira. Ce tour de passe-passe mettait son dos à rude épreuve et, en dépit de son apparence jeune grâce à sa nature de métamorphe, il sentait les effets du vieillissement sur ses articulations. Il examina la forêt autour de lui. Le soleil se levait à peine à l’horizon et les étoiles brillaient toujours dans le ciel nocturne. L’air sec et très froid formait de petits nuages sous le souffle de Gallahan. Il sortit une pièce en argent de sa poche, posa le côté frappé d’une lune sur ses lèvres et murmura : —Déséridas, déesse des étoiles et de la lune, vois-moi comme je te vois et permets que j’accomplisse mon devoir sans difficulté. Il envoya ensuite la pièce en l’air d’une pichenette pour que sa prière soit entendue et la saisit au vol avant de la ranger. Il lui fallait mettre la main sur la fille au plus vite pour la ramener chez lui. À son âge, il perdait la notion du temps, mais il estima son premier voyage à une dizaine d’années plus tôt ; elle devait donc avoir environ quinze ans. Gallahan songea qu’elle vivait peut-être dans une famille d’adoption, maintenant, et que l’en arracher serait sûrement difficile, toutefois c’était un mal nécessaire. Il fouilla dans son sac et en extirpa une boussole visiblement défectueuse. Il la secoua et scruta ses aiguilles qui ne cessaient de tourner sans jamais s’arrêter sur le nord ni le sud. Gallahan porta l’instrument à ses lèvres : — Inexcitus. La boussole cessa de s’agiter et les aiguilles se fixèrent au hasard. Satisfait, il prit une bourse en cuir dans sa veste et en sortit la mèche de cheveux prise à la fillette. Il la posa
sur le cadran. Les aiguilles émettaient à présent une faible lueur, elles tournèrent une dernière fois sur elles-mêmes avant de pointer une direction. Gallahan rangea soigneusement la mèche de cheveux, et suivit la voie indiquée. ⁂ Contente de sa journée, Charlie estima qu’elle pouvait bien s’accorder une soirée de repos avant de se remettre au travail. Le gros évènement auquel elle devait participer n’aurait pas lieu avant quelques jours, ce qui lui laissait largement le temps de se préparer. Elle effectua un détour pour se rendre à l’orphelinat de la ville. Madame Dumas aperçut Charlie entrer dans la cour de l’orphelinat. La petite Zoé courut immédiatement vers elle pour lui sauter au cou. La jeune femme la réceptionna et la serra dans ses bras. Pendant une minute, elle vit l’enfant parler avec précipitation et Charlie acquiescer en écoutant attentivement. Elles pénétrèrent ensuite dans le bâtiment et madame Dumas les perdit de vue. Peu après, on frappa à sa porte. —Viens, Charlie ! l’invita-t-elle. La jeune femme entra en souriant. —Comment saviez-vous que c’était moi ? —Je t’ai vu dans la cour avec Zoé. J’imagine qu’elle t’a fait un rapport détaillé de tout ce qu’il s’est passé dans l’orphelinat depuis ta dernière visite. —En effet. Charlie s’installa dans un fauteuil en face de son bureau. Elle avait grandi tellement vite, plus rapidement que la norme. À peine sortie du système, elle avait su se débrouiller avec brio. Madame Dumas n’avait jamais vraiment compris son métier, simplement qu’une partie consistait à vendre des photos. Visiblement, elle gagnait largement sa vie et, surtout, de quoi faire des dons assez conséquents à l’orphelinat. Elle n’avait pourtant jamais paru très proche des autres orphelins et s’était bien gardée de continuer à les fréquenter à son passage à l’âge adulte. Seule Zoé ne l’insupportait pas, même si, pour leur faire plaisir, elle se forçait à jouer avec ceux présents lorsqu’elle venait, car les enfants l’adoraient. —Qu’est-ce qui t’amène, aujourd’hui ? —Je viens vous faire un don ! J’ai récemment eu un gros bénéfice pour une de mes photos et je voulais vous en faire profiter. —Charlie, protesta madame Dumas, tu n’as pas à nous faire des dons à chaque fois. Garde donc tes sous pour toi. —J’en ai largement assez, et vous en avez plus besoin que moi. Combien je vous donne ? —Charlie… —Parfait, je décide moi-même ! La jeune femme sortit son chéquier et saisit un stylo sur le bureau. Elle remplit le chèque d’une écriture souple, l’arracha et lui tendit. Madame Dumas s’insurgea encore un peu, pour la forme, avant de l’accepter. Elle ne pouvait refuser : l’orphelinat en avait désespérément besoin. Elles discutèrent un moment avant que Charlie ne redescende dans la cour où elle s’amusa avec les enfants
pendant presque un quart d’heure. Le véritable don résidait bien dans ce temps consacré aux orphelins ; si l’argent importait peu, jouer ainsi lui coûtait bien davantage. Madame Dumas appréciait toujours les visites de la jeune femme, elle l’affectionnait réellement et se réjouissait que son enfance désastreuse ne lui ait pas gâché le reste de la vie. Charlie lui fit un dernier signe de la main avant de sortir par la grille à portillon. En quittant l’orphelinat, elle tomba nez à nez avec un homme étrange, vêtu d’un imperméable démodé, ses longs cheveux noirs lui tombant sur les épaules. Lorsqu’il posa ses yeux gris sur elle, Charlie eut l’impression désagréable de l’avoir déjà croisé quelque part. —Pouvez-vous m’aider, s’il vous plait ? l’aborda-t-il. Je cherche une enfant, je pense qu’elle vit dans cet orphelinat. Elle doit avoir une quinzaine d’années. —Désolée, répondit-elle en avisant la boussole dans les mains de l’homme. Je ne peux rien vous révéler à propos des enfants. En revanche, je peux vous assurer que vous me paraissez beaucoup trop vieux pour vous y intéresser. —Je vous demande pardon ? —Oh ! Je vais être plus claire : dégagez, espèce de pervers ! Gallahan resta choqué. Il ne souhaitait qu’un renseignement et voilà qu’il se faisait traiter de pervers. J’aurais tout vu ! pensa-t-il. —Mon intérêt pour cette enfant est d’un autre ordre ! Maintenant, si vous ne pouvez m’aider, merci d’aller vous montrer désagréable ailleurs. —J’en ai vu des centaines, des mecs comme vous. Vous prétendez être complètement honnête, mais tout ce que vous voulez, c’est profiter d’une jeune fille sans défense. Gallahan allait répliquer lorsqu’il jeta un coup d’œil à sa boussole. Les aiguilles pointaient sur la jeune femme qui se tenait devant lui. Il l’observa plus attentivement : ses cheveux, d’un roux plus foncé que ceux de la petite fille qu’il avait laissée ici ; ses yeux du même vert, presque transperçant. Il estima son âge à vingt-cinq ans, minimum. Pas assez jeune pour être celle qu’il cherchait. À moins que… Se pouvait-il qu’il fasse erreur et que plus de temps se soit écoulé ? —Quel est votre nom ? —Vous pensez vraiment que je vais donner mon nom au mec chelou qui attend les jeunes filles devant un orphelinat ? Vous êtes un sombre crétin. Elle tendit la main vers lui et… plus rien. Gallahan réalisa soudain qu’il déambulait dans la ville sans but. Il ignorait complètement où il se trouvait et comment il était arrivé là. Il s’arrêta et réfléchit à la dernière chose dont il se souvenait : une femme le traitait de sombre crétin. Une brusque colère monta en lui. Qui qu’elle soit, s’il la croisait de nouveau, il lui expliquerait le fond de sa pensée ! Lui parler ainsi ! N’avait-elle donc aucune idée d’à qui elle s’adressait ? Puis la réponse le
frappa : elle avait utilisé ses pouvoirs pour l’envoyer loin de l’orphelinat. C’était bien la personne qu’il cherchait ! Plus âgée que ce à quoi il s’attendait, mais c’était bien elle. Il n’avait aucune raison de retourner à l’orphelinat puisque, de toute évidence, elle n’y résidait plus. Il baissa les yeux vers la boussole qu’il tenait toujours entre les mains. Parfait, il n’aurait aucun mal à la retrouver avec cet outil ; maintenant qu’il connaissait son apparence, ce serait même un jeu d’enfant. ⁂ Charlie avait envoyé cet homme à l’autre bout de la ville, cependant son malaise restait présent. Tellement présent qu’elle s’était trompée de sac de sport en passant chez elle, prenant celui de son cours d’arts martiaux au lieu de son cours de boxe. Elle avait dû se résigner à emprunter un équipement à l’accueil. Sa distraction lui avait également valu un nombre impressionnant de coups par rapport à d’habitude. Son prof s’en était même inquiété. Maintenant, elle sentait un hématome se former sur sa pommette droite, tandis qu’elle se lavait. Elle sortit de la douche et s’enroula dans une serviette en soupirant. La journée lui semblait plus longue que prévu. Elle se sécha en grimaçant de douleur et enfila un pyjama. Elle allait commander quelque chose à manger, puis ferait un peu de yoga avant de se coucher.
Chapitre 3 L’aube pointait à peine quand Gallahan vit Charlie quitter son immeuble. Comme prévu, la boussole l’avait conduit à elle sans problème. Il n’avait eu qu’à attendre qu’elle daigne se montrer. Malheureusement, elle était montée dans une de leurs voitures ultra moderne et rapide. Gallahan, conscient qu’il ne pourrait pas la suivre en gardant sa forme d’humain, s’engagea dans une ruelle, non loin. Il se concentra pour laisser le froid le pénétrer et oublia le bruit et les odeurs alentour. Son corps commença à se transformer, des plumes recouvrirent sa peau, remplaçant ses vêtements. Un instant plus tard, à l’endroit où se tenait le mage, un corbeau prenait son envol. Il retrouva la voiture qu’avait empruntée Charlie et la suivit jusqu’à sa destination où il se posa sur un lampadaire pour l’épier. ⁂ Charlie observait la résidence secondaire d’une duchesse anglaise. Une vente aux enchères, dont les fonds seraient reversés à une association pour les enfants défavorisés, devait s’y tenir. La duchesse en personne y cèderait ses plus beaux bijoux à des prix exorbitants. Charlie disposait d’un cliché de chaque parure, mais elle ne savait pas encore sur laquelle se porterait son choix. Une heure environ après l’arrivée de Charlie, la demeure commença à prendre vie. La jeune femme sortit le téléobjectif de son sac et entama son travail de repérage. Vers midi, alors qu’elle s’apprêtait à partir, un mouvement attira son attention dans l’objectif. Elle ne l’avait pas remarqué jusque-là, pourtant, l’homme rencontré devant l’orphelinat se trouvait au coin de la résidence. À présent, il approchait et il était trop tard pour qu’elle puisse lui échapper. Machinalement, elle prit des clichés de lui, puis baissa son appareil et sortit de sa voiture. Elle ne voulait pas avoir à le regarder d’en bas quand elle lui parlerait. —Voilà une bien étrange façon d’occuper son temps, commenta-t-il. Charlie s’appuya contre la portière et soupira. —Je me passionne pour l’architecture. Y aurait-il des enfants, dans cette résidence, qui vous aurait amené ici ? —Veuillez m’excuser ? —Je ne sais pas quelle jeune fille vous vouliez « trouver », mais il est très mal vu de s’intéresser, comme ça, aux enfants. —La façon dont je me soucie de cette jeune fille n’est en rien… Charlie leva un sourcil en ricanant ; l’empêchant, une fois de plus, de terminer sa phrase.