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La constellation de la tortue

La constellation de la tortue

13-18 ans - 101 pages, 43609 mots | 5 heures 13 minutes de lecture
© JS Éditions, 2023, pour la 1ère édition - tous droits réservés

La constellation de la tortue

13-18 ans - 5 heures 13 minutes

La constellation de la tortue

Ioannis vit au rythme des tortues, de leur ponte et de leur migration. À travers elles, il inspire l’humanité, il est une muse. Loin de se satisfaire de ce statut, il rêve de découvrir la Terre et de vivre parmi les humains. Mais s’il parvenait à son but, ne risquerait-il pas de détruire le précieux équilibre entre les mondes ?

"La constellation de la tortue" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
Du même éditeur :

Extrait du livre La constellation de la tortue

La constellation de la tortue de Carole Boucly chez JS Éditions


La constellation de la tortue
1 « Bien manger, rire souvent, aimer beaucoup. Un proverbe qui résume à merveille ces quelques jours avec Ioannis. Comment je l’ai rencontré? Tout a commencé une nuit, à la fontaine de Trevi… »
2 Ioannis aimait se lever tôt, alors que le village dormait encore et que les premiers rayons du soleil repoussaient peu à peu l’éclat des étoiles. Il sortit de sa yourte sur la pointe des pieds, puis se dirigea à bonne allure vers l’océan. Comme tous les matins, le jeune homme se débarrassa à la hâte de ses vêtements sur le rivage, ne gardant sur lui que son short de bain. Il plongea avec délice dans les vagues et prit son temps pour nager, sans trop s’éloigner de la côte. Seuls quelques rares nuages troublaient le bleu du ciel et une légère brise faisait glisser les grains de sable blanc le long des dunes. Soudain, le cor retentit, stoppant net les mouvements rythmés de Ioannis. Il chercha des yeux la tour de guet, d’où on lui faisait signe de rentrer sans tarder. Il se mit à nager plus vite, tandis que les villageois ensommeillés sortaient de leurs habitations et se rassemblaient sur la plage. Une vieille femme aux longs cheveux blancs lui fit signe de s’approcher, et il se rhabilla sans attendre que sa peau ait séché, avant de la rejoindre. Ses yeux voilés se posèrent sur lui. — Toujours aussi matinal, mon garçon. — Bonjour, Grand-mère. Tu sais à quel point j’aime le calme de cette heure-là. — Bien sûr que je le sais! Mais ne t’aventure pas trop loin, tu pourrais leur faire peur ou même dévier de leur chemin.
—Oui, je fais toujours très attention. La grand-mère du jeune homme lui tapota affectueusement le dos. Une sérénité toute particulière émanait d'elle, inspirant le respect. Autour d'eux, l'effervescence allait crescendo, et chacun plissait les yeux pour tenter de les apercevoir en premier. Ioannis goûtait lui aussi la solennité du moment, même si cette partie du processus n'était pas sa préférée. Un groupe d'enfants sautillait sur place tout en pointant du doigt les vagues, à quelques mètres d'eux. Une première tortue, particulièrement massive, s'échoua sur le rivage avant d'entamer une marche difficile pour s'éloigner de l'eau. D'autres ne tardèrent pas à suivre, avec leurs carapaces vertes, ocre ou tirant plus sur des tons mordorés. Hommes, femmes et enfants s'égrenèrent sur la plage, à bonne distance des tortues, mais en restant tout de même non loin pour les protéger durant leur ponte. L'estomac de Ioannis protesta à l'idée de rester planté là plusieurs heures avant de pouvoir manger. Adamante éclata de rire devant la mine déconfite de son petit-fils. — Allez, va donc chercher un panier de fruits et distribue-les aux autres. Il faut des forces pour veiller sur les tortues. —Elles n'ont pourtant pas vraiment besoin de notre aide. —C'est vrai, la ponte est naturelle. Mais les plus vieilles de ces dames ont parfois besoin d'un coup de main pour retourner jusqu'à l'océan. Et puis, nous devons rester vigilants. Elle tourna le dos aux flots, pour scruter d'un air inquiet la forêt qui se dressait à quelques centaines de mètres. —Ceux de la forêt... Ils sont sans doute tous morts. Tu ne les as jamais vus toi-même. —C'est vrai, mais mon grand-père en personne les a combattus. —Ça fait plus de quatre générations. Je suis sûr qu'on n'a plus rien à craindre. —À ton âge, on est bien sûr de tout, mon garçon. N'oublie pas qui nous sommes et ce que nous faisons. Notre rôle est de les protéger. Ioannis ne répondit pas à ce rappel à l'ordre. On ne contredisait pas facilement l'Aînée. Sa grand-mère était la plus ancienne du village, sa sagesse et son expérience garantissaient son autorité sur chacun d'entre eux. — Va, mon garçon. Et mange donc, toi aussi. Tu t'es levé plus tôt que nous. Le jeune homme acquiesça et trottina vers les réserves. Depuis des millénaires, les tortues venaient de l'est pour pondre sur leur rivage et repartaient dans la même direction une fois leur tâche accomplie. Ioannis connaissait le caractère sacré de leur œuvre, mais il s'intéressait surtout au voyage des bébés, une fois les œufs éclos. Les petites tortues, que l'on appelait les Fulgurantes, se dirigeaient immanquablement vers l'ouest où elles rejoignaient une sorte de courant magique qui les transportait dans le monde des humains. La Terre... Il en rêvait, nuit et jour, se nourrissant des romans qu'il lisait avec avidité. Le petit-fils de l'Aînée refermait justement un livre qui s'évanouit entre ses doigts comme le sable du désert. — Une belle histoire? —Pas mal, oui. Le style est encore un peu timide, mais c'est le premier roman de l'auteur. Je pense que ça va s'améliorer, il y a du potentiel. Ioannis sourit à son père, qui s'assit à ses côtés à la lisière de la forêt. —Tu sais que ta grand-mère n'aime pas que tu passes autant de temps dans le coin. —Père, tu viens ici presque tous les jours. —Par nécessité, et je suis sans doute plus prudent que toi.
Le jeune homme observa les moutons des sables, au regard doux et à la laine duveteuse. Son père se chargeait du troupeau jour après jour, le menant grignoter les buissons du désert, mais aussi les herbes fraîches en bordure de la forêt. Il ressemblait d'une certaine façon aux animaux qu'il gardait, son visage caché derrière une barbe épaisse. Comme eux, il incarnait la douceur et la bienveillance. —J'aime les arbres, l'ombre, la verdure. Je suis bien ici. Ioannis se sentait à l'étroit dans ce monde de modération, au désert sans sécheresse ni canicule, où la température restait clémente au sommet des dunes et dans les yourtes. Un monde sans variation et aux traditions séculaires, où seul le sable blanc à perte de vue apportait une touche d'excès et de grandeur à leur univers. — Veille à ce que ta grand-mère ne te surprenne pas ici, où tu te retrouveras encore de corvée de cuisine. Ioannis haussa les épaules en souriant. Il aimait autant cuisiner que manger. —Les tortues vont bientôt repartir, tu devrais la rejoindre sur le rivage. Bias encouragea son fils d'un sourire et ce dernier s'éloigna en courant, comme à son habitude. Ioannis ne vit pas le sourire de son père s'affaisser sous le poids de l'inquiétude. Le soir, les jeunes du village allumèrent un grand feu de joie sur le rivage, loin des œufs de tortues sur lesquels veillaient quelques anciens. Adamante, Bias et loannis terminaient leur repas juste au pied de leur yourte, profitant du ciel dégagé et de la myriade d'étoiles qui éclairait la nuit. Leur habitation ne comportait qu'une grande pièce unique, avec des meubles sans âge, en bois délicatement décoré. De confortables coussins de laine brodés offraient des espaces de repos à même le sol, un peu partout. La grand-mère, son fils et son petit-fils possédaient chacun leur propre lit, et des voilages habilement disposés leur procuraient une certaine intimité. L'ensemble s'articulait autour du poêle servant à la cuisine, une ouverture dans la partie supérieure de l'habitation permettait d'évacuer la fumée et d'apporter une belle luminosité dans la pièce. Le squelette de bois, érigé dans un style géométrique, était recouvert d'une toile de jute protectrice. L'Aînée asticota son petit-fils. —Tu devrais les rejoindre. Les fêtes des jours de ponte sont toujours très joyeuses. —Je viens de commencer un nouveau livre. Adamante soupira. —Un temps pour chaque chose, mon garçon. Va et amuse-toi donc un peu. Sa grand-mère haussa un sourcil, faisant ainsi comprendre à Ioannis qu'il valait mieux lui obéir. — Puisque tu insistes... bonne soirée. Il s'éclipsa de mauvaise grâce, laissant tout le loisir à sa famille de discuter de son cas. —Mère, je me fais du souci pour loannis. —Pour ne rien te cacher, Fils, moi aussi. Bias hocha la tête sans aucune surprise. L'Aînée savait lire dans les cœurs et plus encore dans ceux de son sang —Il court sans cesse, il ne se pose que pour lire, ce qui est une bonne chose, bien sûr. Mais il croit aussi tout savoir, il est impétueux, curieux, insatiable. —Oui, Fils, ce petit ne connaît ni la modération ni la demi-mesure. J'ai pensé autrefois que ce n'était là que la fougue de la jeunesse, mais je vois bien aujourd'hui que c'est plus que ça. Il est différent de nous. Il est au-delà de l'inspiration, il est imagination. Bias hoqueta, choqué. —Mais l'imagination est humaine, Mère! —Crois-tu que je l'ignore? Il frotta avec inquiétude ses mains moites sur son pantalon.
—C'est encore plus grave que je ne le pensais. Que doit-on faire? —Dans les temps anciens, certains de nos ancêtres lui ont ressemblé. Quelques-uns sont devenus parmi les Aînés les plus sages. — Et les autres? — Il y a eu ceux qui ont dépéri, du fait de leur différence. Et... Adamante se tut, laissant sa phrase en suspens. — Mère? —D'autres ont perdu la tête et ont rejoint ceux de la toret. Mais loannis ne ferait jamais ça. C'est un bon petit. Il est juste... à part. Les épaules de Bias se voûtèrent. Il n'avait pas fini de se faire du souci pour son fils. Dans les yeux de loannis se reflétait le feu de joie picorant le bois, l'illusion de flammes brûlantes, à peine tièdes. Dans ce monde sans danger, le feu pouvait mettre des heures à cuire un simple morceau de poisson. Quel intérêt à se trouver là? À côtoyer ses semblables, mais l'étaient-ils seulement? Il les observa quelques instants et il lui sembla regarder des copies conformes. La peau légèrement cuivrée, les yeux et les cheveux noirs, ils portaient tous des vêtements simples. Pantalon, chemises, robes, leurs habits de laine tressée arboraient parfois une touche d'originalité avec des motifs aux couleurs vives. Une jeune femme l'interpella, le tirant ainsi de ses pensées. —Ioannis? C'est super que tu sois là. Charmeuse, elle repoussa une mèche de cheveux derrière ses oreilles, devant le regard indifférent de celui qu'elle convoitait. —Salut, Andréa. Son visage s’éclaira tandis que les tambours battaient leur plein. —Et si on dansait? —Désolé, je préfère m’asseoir tranquillement. Mais vas-y, toi. Il s’éloigna délibérément, un peu gêné d’être le centre de son attention. Vexée, la jeune fille se trémoussa au son des percussions, essayant désespérément d’attirer son attention. Ioannis, le regard dans le vide, revoyait pour la millième fois son plan. Il n’avait rien de sorcier, il était même purement pragmatique si l’on y réfléchissait bien. Ça fonctionnerait. Ça devait fonctionner. Il resta ainsi un moment, les yeux dans les flammes, concentré sur son objectif. Il ne remarqua ni le regard désapprobateur des siens ni la colère qui fusait dans les yeux d’Andréa, éconduite.
3 Quelques semaines plus tard, Ioannis brûlait d’impatience. Sa décision était prise depuis bien longtemps. Il étouffait sur ce rivage, malgré l’amour tranquille et bienveillant des siens. Il voulait plus, tellement plus! Il résolut de mettre son plan à exécution. Plus encore que les villageois, il surveillait attentivement l’éclosion des œufs de tortues. Chaque jour, il guettait les signes de leur départ et il ne tarda pas à les remarquer enfin. Oui, les Fulgurantes partiraient bientôt vers l’ouest, pour le monde des humains. Et il se tiendrait prêt. Sa grand-mère le tira de ses pensées pour lui demander de participer à la pêche du jour. Ioannis sourit aussitôt. L’océan le mettait toujours de bonne humeur, c’était son élément, son espace privilégié. Il restait conscient que ses vagues mesurées avaient tout à envier à celles plus féroces, plus vivantes, des océans humains. Une raison de plus de vouloir visiter ce monde interdit. —Père est déjà parti? —Oui, il mène le troupeau au désert aujourd’hui. —Tu veux dire seulement au désert, pas en lisière de forêt? Ioannis s’étonna de l’air soucieux d’Adamante, qui scrutait le ciel avec insistance. —Non, mon garçon. Ne vois-tu pas que le vent tourne? Il se prépare quelque chose, je le sens.
L'Aînée fixa son petit-fils avec perplexité. —Il vaudrait peut-être mieux que tu évites la pêche, aujourd'hui. —Mais enfin, Grand-Mère! Je suis l'un des meilleurs pêcheurs du village, et rares sont ceux qui rivalisent avec moi à la nage! Adamante hésita. Ioannis semblait sur les nerfs depuis quelque temps, et le priver de la mer ne l'aiderait sans doute pas à calmer ses tensions. —Bien, mais ne t'éloigne pas trop du rivage. Le jeune homme lui adressa un sourire radieux et courut chercher son harpon, laissant la pêche au filet aux moins téméraires. Sa grand-mère l'observa alors qu'il s'éloignait de leur yourte, un pincement au cœur. Ce mauvais pressentiment ne voulait décidément pas la quitter. En apnée, Ioannis profitait avec bonheur du silence et de la grâce des fonds marins. Le calme l'envahissait et son corps se mouvait avec légèreté. Il avisa un banc de petites fritures, sans aucun intérêt. L'adolescent poursuivit son chemin, à la recherche de plus gros poissons pouvant nourrir les villageois. Au début, il ne prit pas conscience du changement qui s'opérait dans les flots. Comment aurait-il pu? Il faisait toujours si doux sur l'île, et il ne connaissait de la morsure de la chaleur que ce qu'il en avait lu dans les pages des livres. Pourtant, il réalisa peu à peu qu'une nette différence altérait l'océan. Un courant agréable enveloppait délicieusement son corps. Pris d'une intuition soudaine, il remonta à la surface, cherchant des yeux le rivage. Le cor ne tarda pas à retentir, confirmant ses pensées. On l'invitait à rejoindre la plage, car les Fulgurantes prenaient le large ! Les villageois réunis veillaient attentivement sur les créatures qui se dirigeaient vers l'océan. Le préposé à la tour de guet lui adressa un signe. Personne d'autre ne se souciait de lui. Qui aurait pu prévoir que pour la toute première fois, il n'obéirait pas? Ioannis imagina un instant sa grand-mère le cherchant des yeux au milieu de la foule. Il pensa aussi à son père et aux moutons des sables, aux mystères de la forêt, au roman qu'il avait commencé la veille. Malgré tout l'amour qu'il portait à sa famille, rien n'aurait pu le retenir en cet instant. Il lui fallait saisir cette chance. Alors il jeta un dernier regard à la vie qui avait été la sienne, et il plongea en cherchant du bout des doigts cette sensation différente, ce courant dont la température montait en puissance. Le jeune homme commença à trouver ça très désagréable. Tenir, tenir à tout prix. Il guetta nerveusement les petites tortues, dont les premières ne tardèrent pas à le rejoindre. Plus rapides que leurs mères aux lourdes carapaces, elles se déplaçaient sans problème en battant l'eau de leurs petites nageoires. De magnifiques bulles de toutes tailles, luminescentes et multicolores, naissaient sur leur passage. Curieuses et taquines, les créatures tourbillonnaient autour du jeune homme fasciné. Le temps, comme suspendu, accéléra soudain et Ioannis eut à peine le temps de réaliser qu'il manquait d'air. Le courant l'aspira dans les profondeurs et il perdit connaissance. Une petite fille prit Adamante par la main, l'enjoignant avec enthousiasme à marcher plus vite. Souriante, l'Aînée se plia de bonne grâce à sa demande et se hâta vers le rivage. Les villageois rassemblés admiraient la détermination des Fulgurantes qui filaient vers l'océan, prêtes à accomplir leur œuvre. Un second son de cor surprit la foule, certains interrogeant du regard l'Aînée, d'autres plissant les yeux à la recherche d'un retardataire en mer. Adamante porta instinctivement sa main droite à la gorge, saisie par l'angoisse. —Ioannis? Quelqu'un a vu Ioannis? Mais personne ne l'avait revu depuis qu'il s'était éclipsé pour pêcher. Les plus jeunes furent hissés sur les épaules des plus grands. Et ils ne virent que les vagues habituelles, rien ne troublait l'immense étendue bleue d'eau salée. Adamante serra plus fort la main de la petite fille qui
pleurait, réalisant qu'un événement terrible avait dû se produire. —Ma fille, cours vers le désert. Trouve Bias et demande-lui de revenir au plus vite. Tu veux bien faire ça pour moi? L'enfant affolée hocha néanmoins la tête et s'éloigna en hoquetant. La vieille femme se tourna vers la tour de guet et constata que son gardien descendait les barreaux de l'échelle pour les rejoindre. Elle se précipita à sa rencontre. —As-tu vu Ioannis? L'Aînée manqua de s'étrangler en parlant, sous le coup de l'émotion. Choqué, le guetteur balbutia sa réponse à Adamante, qui n'en crut pas ses oreilles. —Il nageait...... il....... il a entendu le cor, je jurerais qu'il m'a vu lui faire signe et... —Et quoi? —Il a plongé! J'ai eu beau chercher, il n'est pas remonté à la surface. La vieille femme sentit ses jambes se dérober et l'homme eut à peine le temps de la retenir par le bras avant qu'elle ne s'effondre. Il l'aida à s'asseoir avec précaution sur le sable tandis que les villageois accouraient, paniqués. Le guetteur navré fut aussitôt assailli de questions. vite! —Où est Ioannis? —Les bébés ont-ils pu partir? — Qu'est-ce qu'il se passe? —Adamante, tu vas bien? Qu'on lui apporte de l'eau, Toute cette agitation et ces paroles vides de sens bourdonnaient aux oreilles de l'Aînée. Seuls les quelques mots prononcés par le guetteur tranchèrent le brouhaha ambiant et résonnèrent douloureusement. —Je crois qu'il s'est noyé. Chacun d'entre eux se trouvait partagé entre la peine d'avoir perdu l'adolescent et l'inquiétude que cet événement des plus rares ait pu perturber le voyage des Fulgurantes. Sur l'île, seules des morts naturelles, dues à la vieillesse, mettaient un terme à leur existence. Les morts violentes restaient anecdotiques, dues au conflit avec ceux de la forêt, et dataient d'une époque ancienne et révolue. Quant aux accidents... il n'y en avait pas eu depuis des générations! Quelqu'un tendit une outre à l'Aînée, qui la repoussa maladroitement. —Mais laissez-la donc respirer, enfin ! Bias se fraya un chemin au sein du groupe compact et se précipita vers sa mère. —Fils! Elle tendit les mains vers lui et il les saisit avec douceur. —Mère, je suis là. —Aide-moi à me relever, et conduis-moi à notre yourte, tu veux? De grosses larmes roulaient sur ses joues ridées et Bias fronça les sourcils, résistant lui aussi à l'envie de pleurer son enfant. Une fois debout, Adamante imposa le silence d'un geste de la main. —Prenons un peu de temps et de recul. Je dois réfléchir, mais je vous promets de tenir une assemblée ce soir même. Les villageois s'écartèrent sur leur passage, formant une haie d'honneur solennelle aux visages soucieux. Bias soutenait sa mère qui lui sembla terriblement fragile en cet instant. Il coula un regard vers l'océan, incrédule. —Mère, comment a-t-il pu se noyer? Ioannis est l'un des meilleurs nageurs. Je ne peux pas le croire! —Et tu as raison, Fils. —Que veux-tu dire? Je ne comprends pas. Surpris, Bias se tourna vers sa mère, cessant ainsi de marcher. —Non, pas ici, Fils. Rentrons chez nous pour en parler. Ils parvinrent tant bien que mal devant leur yourte et ils passèrent le seuil côte à côte. Adamante s'installa sur une
pile de coussins et se prit le visage entre ses mains. Bias s’agenouilla devant elle, dévoré par l’espoir. Son fils était-il vivant? —Mère, je t’en prie, explique-moi. Que crois-tu qu’il soit réellement arrivé à Ioannis? —Je ne vois qu’une possibilité. Je crois qu’il a commis l’irréparable. Elle soupira longuement, résignée. —Je te l’ai dit, il est différent. Mais ça, non, pas ça! Jamais je n’aurais pu penser… —Mère! Bias saisit Adamante par les épaules, ne supportant plus ses hésitations. —Dis-le-moi! —Fils, je pense qu’il a rejoint le monde des humains. 4 Gloria consulta son téléphone portable d’un rapide coup d’œil. La session de révisions avec son groupe d’étude s’était éternisée et elle sentait poindre le début d’une migraine. Il était déjà plus d’une heure du matin et il lui tardait de retrouver le confort de son lit. Elle marchait à bonne allure pour rejoindre la Piazza di Trevi. Malgré l’heure plus que tardive, quelques touristes se trouvaient assis sur le bord de la célèbre fontaine du même nom, tandis que d’autres ne faisaient que passer, tout comme elle. Neptune, de jour comme de nuit, poursuivait sa course sur son char en forme de coquillage. La jeune femme sourit en remarquant un homme qui jetait une pièce, dos à la fontaine. Il lui arrivait parfois de trouver les touristes attachants, bien que la plupart du temps, ils lui fassent davantage penser à une nuée de mouches qui dévore tout sur son passage. Perdue dans ses pensées, Gloria s’arrêta pour contempler le monument, plutôt paisible au cœur de la nuit. Soudain, une gerbe d’eau explosa au beau milieu de la fontaine et un adolescent paniqué se dressa maladroitement sur ses deux pieds. Le silence se fit sur la place tandis qu’il se frottait les bras pour se réchauffer. Un large sourire éclaira son visage pendant qu’il observait les lieux, et les gens. —C’est pas vrai, ça a marché! Il semblait visiblement aux anges alors que les passants inquiets filaient à l’anglaise.