Féroce

Féroce

9-12 ans - 52 pages, 18351 mots | 2 heures 13 minutes de lecture
© On ne compte pas pour du beurre, 2026, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Féroce

9-12 ans - 2 heures 13 minutes

Féroce

Soraya et Adem, deux collégiens que tout oppose, se perdent en forêt et se découvrent enfin.

Soraya et Adem se croisent chaque jour au collège sans jamais s’adresser la parole. Elle, brillante et populaire, semble avoir tout pour elle. Lui, discret et maladroit, se cache derrière son humour et son imagination. Un marathon en forêt les éloigne du groupe et les force à avancer côte à côte. Perdus, ils apprennent à se parler, à s’écouter, et découvrent que sous les apparences, chacun cache ses blessures.

"Féroce" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
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Extrait du livre Féroce

Féroce d'Esther Aury et Anna Griot aux éditions On ne compte pas pour du beurre


Féroce
1. Adem Ce matin, je me suis réveillé avec un nœud dans le ventre. Pas un petit nœud qu’on défait avec un verre de jus d’orange et deux biscuits. Non, un gros truc. Un poids. Juste là, sous ma poitrine. Noué entre mes côtes. Il était déjà là avant que j’ouvre les yeux. J’ai tapoté mon torse, puis je me suis levé. Aujourd’hui, c’est le cross du collège. Rien que d’y penser, mon cœur s’accélère. Ils appellent ça « un moment de partage, un défi pour se dépasser ». Moi, je sais que ce sera l’occasion de me ridiculiser à nouveau. Les sportifs vont tracer devant. Et devinez qui sera le dernier ! Celui qui est essoufflé, qui transpire comme un bœuf, qui a l’impression de mourir après 800 mètres. Ouais, moi. — Tu vas avoir trop chaud avec ton sweat, chéri… Ça, c’est ma mère qui s’inquiète pour moi. Elle croque dans sa tartine de pain grillé, laissant une multitude de miettes au coin de sa bouche. Je hausse les épaules. Je préfère avoir trop chaud plutôt qu’on voie mes bras. Moins on en voit, moins on m’embête. Faut être stratégique au collège. Ma petite sœur regarde les dessins animés, allongée sur le tapis du salon. Ma mère lui demande pour la troisième fois de se préparer pour aller à l’école, elle acquiesce, mais ne bouge pas
d’un pouce. Si seulement je pouvais rester avec elle, éviter ce cross stupide. Je suis prêt à regarder la Pat’Patrouille ou Peppa Pig si ça peut m’éviter d’aller courir dans les bois. Je regarde l’heure sur mon téléphone. Il est temps d’y aller. Je jette mon emballage de biscuits, rince mes mains, lave mes dents. J’empoigne mon sac à dos sans grande conviction. Lorsque je franchis le paillasson d’entrée, sur lequel on peut lire « Souris à la vie ! », je me retiens pour ne pas le piétiner de toutes mes forces. Dans le bus, l’ambiance est électrique. Les autres élèves se prennent en photo et s’amusent ensemble. Une journée de cours qui saute pour aller se balader en forêt, c’est le rêve. Enfin, si on aime courir, transpirer, sentir mauvais et mourir lentement entre deux pins, à bout de souffle. Une fille s’écrie : — Imaginez, on croise un sanglier ! Tout le monde rit. Certains hurlent ou imitent des bruits d’animaux. Je me dis que si un sanglier débarque, je lui ferai des yeux de chien battu. Avec un peu de chance, il foncera sur les profs, on annulera le cross, et je rentrerai chez moi lire mon manga. Ou jouer à la console. Ou les deux. Derrière la vitre du bus, le paysage urbain se transforme petit à petit en forêt dense. Le collège est situé à la limite de la ville, il est entouré de pins et de chênes. Juste des arbres et des arbres. Peut-être qu’il y a vraiment des sangliers. Ou des loups. Non, je pense pas que le collège aurait autorisé une balade avec des animaux sauvages. Enfin, j’espère… Je me demande si on va croiser les espèces qu’on a vues en cours. Le professeur de SVT nous a fait compléter tout un tas de schémas avec des oiseaux, des insectes et des mammifères. Si ça se trouve, quand je croiserai le sanglier, il me dira : « Me regarde pas comme ça, moi aussi on m’a forcé à faire ce cross, frère. » Peut-être qu’au fond, je suis moi-même un sanglier. … Non. Le sanglier, lui, il court vite.
2. Soraya Je déteste courir. Je déteste ce marathon stupide. Je déteste ce legging qui me colle à la peau. Je crache mon dentifrice mousseux dans le lavabo et croise mon reflet. Je souris. Je m’entraîne. Parce qu’une fille comme moi, ça ne grimace pas. Ça respire bien, ça gère. Ça rigole, même. Ça aligne les kilomètres en mode zen. Alors qu’en vrai, elle voudrait tout envoyer balader. Le cross. Le sourire. Les rires. Ce fichu legging qui… raaah ! — Ne traîne pas trop, ce soir tu as rendez-vous chez l’orthodontiste, glisse ma mère depuis le couloir. Tu rentres tout de suite après. J’enfile un short jaune, plus léger, plus confortable. Avec les copines, on s’était choisi des tenues assorties. Là, elles vont câbler quand elles verront que j’ai pas respecté le code. J’hésite. Le legging noir roulé en boule me supplie de le porter à nouveau. J’envoie une photo de ma tenue à Myriam. Dans la seconde, elle répond un « canon » suivi de deux flammes. Je souris. J’imagine que je peux le garder, alors. J’ai lissé mes cheveux, et pourtant une mèche refuse de rentrer dans le rang. Je plaque, je force, mais ça ne tient pas.
J’ajoute une barrette puis j’enfile mes baskets. Et, comme tous les matins, je pense à remplir ma gourde lorsque je suis sur le palier. Ça me vient toujours en tête une fois que je me suis chaussée. Ma mère lève les yeux au ciel quand je traverse le salon en chaussures. Je fais couler l’eau, m’assure qu’elle est fraîche puis remplis ma gourde. — Essaie de ne pas trop transpirer, que ça ne sente pas mauvais dans la voiture, taquine ma mère en tournant les pages de son magazine. Je lui souris. Une fille comme moi, ça ne transpire pas. Ça ne sent pas mauvais. Ça aime courir et ça le fait par amour du sport, pas parce qu’on la force à participer à un cross débile. Je fais comme si tout allait bien. Comme tous les matins. Si seulement elle savait que je suis une bombe prête à exploser. Ceci dit, même si elle l’apprenait, elle dirait que je suis trop jeune pour avoir des problèmes. Trop sensible, trop émotive, trop dramatique, trop… trop tout. Et jamais assez. — Tu veux vraiment porter ce vieux truc ? demande ma mère en haussant les sourcils. — Oui. Je l’aime bien. Même si elle ne cherche pas la confrontation, j’entends son soupir agacé. Ce « vieux truc », comme elle dit, c’est mon sac à dos. J’y tiens. Pas parce qu’il a coûté cher, pas parce qu’il est tendance, mais parce que c’est Myriam qui me l’a offert. C’était pour mon anniversaire, et on l’a décoré ensemble au blanco. C’est vrai qu’il s’est abîmé avec le temps et que la lanière droite a déjà craqué trois fois. Je l’ai réparée en faisant un nœud. Et ça tient. C’est ce qui compte, non ? Quand je vais au collège tous les matins, ça me donne du courage. Je m’avance vers la porte d’entrée puis, au dernier moment, je fais demi-tour. Je fourre le legging noir dans mon sac. Au cas où les filles me conseilleraient de me changer. Quand j’arrive à l’arrêt de bus, Alysson, Tess et Myriam sont déjà là. Alysson et Tess me scannent en silence, un sourcil levé. Elles s’échangent un coup d’œil rapide, mais clairement chargé de jugement. Le short jaune, elles ne valident pas. La trahison du code vestimentaire ? Je sens qu’elles vont me le faire payer. J’essaie de les ignorer… mais je ne peux m’empêcher de tirer sur mon short. Dans le bus, je raconte une vanne sur M. Brunet, notre professeur d’histoire. Myriam s’étouffe de rire, je souris aussi. Devant nous, il y a toute l’équipe : Théo, Nathan, Alysson, Tess, Myriam et ma copine, Camille. Ça fait deux semaines qu’on est ensemble. Tout le monde disait qu’on ferait un beau couple, alors on a dit oui. Comme ça. Comme si c’était évident. Je suis pas sûre de ressentir grand-chose de spécial, mais c’est peutêtre normal au début d’une relation. Myriam, elle, n’a jamais trouvé ça génial. Elle dit que Camille me coupe tout le temps la parole, qu’elle veut toujours avoir le dernier mot. Moi, je fais semblant de trouver ça drôle, sauf que je vois bien comment elles se regardent en chiens de faïence. Et parfois, quand Camille balance une blague sur moi, par exemple sur mes cheveux qui ne tiennent pas en place, Myriam me regarde. Elle ne dit rien, elle m’observe. Et Camille renchérit, parce
que ça fait rire tous les autres. Alors, dans le bus, lorsque Camille se retourne pour m’adresser la parole, Myriam s’empresse de crier : — Imaginez, on croise un sanglier dans les bois ! Tout le bus l’a entendue. Camille imite une espèce de phacochère, avec ses index à la place des défenses. On rit tous ensemble. J’essaie de me détendre. Quand on arrive sur le parking de l’établissement, j’inspire un grand coup. Il y a dans l’air un mélange d’odeurs de terre mouillée et de transpiration. Il a plu dans la nuit, mais heureusement, pas d’orage prévu aujourd’hui. Les professeurs, exceptionnellement en tenues de sport, nous alignent en plusieurs équipes. L’enseignante d’EPS me sourit, genre « je compte sur toi ». Évidemment. Je lui rends son sourire, en replaçant une mèche de cheveux derrière mon oreille. Les filles parlent stratégie : — Oublie pas de respirer par le nez. Si t’as un point de côté, expire deux fois rapidement, conseille Alysson. Et Tess ajoute, fièrement : — On va emprunter des raccourcis. J’ai fait du repérage la semaine dernière avec mes parents. Le plus important, c’est de ne pas se perdre. Je hoche la tête, l’air sérieux et concentré. Tous comptent sur moi, je n’ai pas le droit de les décevoir. Je relève le menton, comme pour chasser mes doutes. J’essaie d’être toujours au top, mais quand la pression me rattrape, j’ai du mal à respirer. Elle m’entoure, comme du lierre obstiné, s’enroule autour de mes côtes, comprime ma poitrine et l’air commence à manquer. Je respire. Une fois. Deux fois. Discrètement. Pendant que Tess nous explique un itinéraire précis, je pense juste à tenir debout. À ne pas glisser sur une feuille. À ne pas me tordre la cheville, car dans un mois, il y a le gala avec l’école de danse. À ne pas m’effondrer. Je sens un mal de ventre pointer le bout de son nez. Je pose les doigts sur mes côtes. Et soudain, Myriam me jette un regard. Je lui souris. Ça va aller. Je me répète ça comme un mantra. La prof de sport réclame le silence. La directrice du collège est à ses côtés. Elles se regardent puis se lancent dans les explications. — Bon ! Silence, tout le monde. Nathan, tu écoutes, s’il te plait. On se rassemble, là, allez. Les bavardages et les grimaces, merci. Je regarde la forêt au-dessus de nous. Elle paraît si vaste. J’ai une légère envie de vomir. — Aujourd’hui, ce n’est pas un simple cross, explique la directrice, c’est une course d’orientation coopérative. — Il faut suivre le parcours à l’aide des rubans accrochés aux arbres. Il y a des énigmes à résoudre sur votre route. On ne vous demande pas seulement de courir, vous devez trouver les balises, faire appel à votre logique, votre mémoire et à votre sens de l’observation. Les gars soupirent très fort, la directrice les foudroie du regard.
— Eh oui ! C’est une épreuve complète. Le mental, ça compte autant que la condition physique. — Si vous râlez, vous aurez juste plus de mal à avancer, conclut la prof de sport. — À chaque balise, il y a une énigme à résoudre. Si vous y parvenez, vous récupérerez un petit objet. Ils n’ont pas tous la même valeur : ils vous rapporteront dix, vingt ou cinquante points. Gardez ces objets jusqu’à la fin de la course. Alysson pose les mains sur ses hanches, en mode athlète. Je l’imite, puis Tess fait de même. De l’extérieur, on semble prêtes à gagner. On dirait une équipe soudée. Une team de championnes. La professeure de sport continue : — Les balises qui rapportent le plus sont signalées par un ruban rouge. Les trois premières équipes à avoir récupéré tous les objets et à revenir au point d’arrivée remporteront des prix. Myriam lève le doigt, mais avant même qu’on ait pu l’interroger, des garçons s’écrient : — C’est quoi le prix ? — Madame, on gagne quoi ? — Imagine c’est un billet de 500 euros ! Les murmures se transforment en cacophonie. La directrice réclame à nouveau le silence. Près de l’entrée de la forêt, il y a des parents volontaires pour encadrer le cross. Ils ont des gilets jaunes, on les repère de très loin. — Dernière chose : on veut des aventuriers, pas des disparus. N’allez pas au-delà des limites du terrain. Si vous voyez des foulards jaunes, alors faites demi-tour. Si vous sortez des sentiers balisés, vous serez non seulement sanctionnés, mais aussi pénalisés sur votre moyenne, avec un risque d’exclusion de trois jours. Tous les 200 mètres à peu près, il y a un adulte référent, n’hésitez pas à leur demander des conseils. Deux jours plus tôt, on a dû former les équipes nous-mêmes. Résultat : il y a des groupes de garçons blindés – au moins six ou sept – et des équipes en vrac, à deux, ou à quatre. Je me demande si c’est vraiment équitable. En même temps, j’aurais détesté qu’on me colle d’office avec des gens au hasard. Quitte à le faire, autant arriver première ; je ne veux pas me coltiner n’importe qui. Je suis là par obligation, d’accord, mais je suis surtout là pour gagner. — Bonne chance, et restez sur les sentiers balisés ! Le coup de sifflet retentit. Tout le monde part. Moi aussi. Et je sens déjà que quelque chose ne va pas se passer comme prévu.
3. Adem Top départ. Le coup de sifflet déchire l’air et tout le monde part en courant. Les cris d’excitation et les rires recouvrent les voix des professeurs. On n’entend rien à part les équipes qui se donnent des ordres. J’ai bien fait de m’inscrire seul au cross. Quand ils nous ont demandé de former les équipes, j’ai pensé à me mettre avec Lisandro et Jimi. Sauf qu’aucun des deux n’aurait été présent aujourd’hui : Lisandro vient de se faire opérer des dents de sagesse et Jimi rend visite à sa grand-mère à l’autre bout du pays. Je reste en arrière, je cours lentement. Mes jambes sont déjà fatiguées avant même le premier virage. Je me demande si je ne devrais pas simuler une entorse. Genre « aïe, la cheville ! ». En tout cas, si je veux le faire, c’est maintenant. On est au début du sentier, il y a encore plein d’adultes avec leurs sourires débiles. Je réfléchis un instant, imagine la scène puis… je n’ose pas. Je suis le groupe, en queue de peloton. Devant moi, il y a quelques autres élèves pas très sportifs. On ne se parle pas, mais on trottine ensemble. On garde un rythme tranquille. Des groupes se dispersent à droite et à gauche, je suis les gens devant moi. Je me dis que ce n’est pas si horrible. Si je me fonds comme ça dans la masse, à ce rythme, je peux tenir.
Je crois. J’espère. Un coup d’œil derrière mon épaule, je ne suis pas le dernier. Je suis étonné de ne pas être complètement à la traîne. Les groupes se dispersent encore plus. Ils ne sont plus qu’une douzaine à filer devant. Puis, soudain, cinq élèves s’enfoncent dans les bois à droite tandis que les cinq autres disparaissent à un virage. Les deux derniers s’orientent vers une première balise, accrochée à un arbre. Je les suis. Je m’arrête avec eux, essoufflé. Ils ne disent rien. — Bon, alors… pour débloquer celle-là, il faut replacer dans l’ordre chronologique ces cinq évènements historiques. — Facile ! s’écrie une fille avec des tresses plaquées. — Attends, le droit de vote des femmes, c’est avant ou après la fin de la peine de mort ? — L’abolition ? Euh… attends, dit-elle en frottant ses tempes. Je pose les mains sur mes genoux et inspire profondément pour reprendre mon souffle. J’ignore s’il faudrait participer, au risque qu’ils me disent de partir, ou bien rester silencieux. J’ai pas spécialement envie de participer à ce cross, mais m’insérer dans une équipe de deux, c’est faisable. Bon, voyons, l’ordre chronologique… Je ne connais pas la réponse, mais s’il y a bien trois dates que je connais par cœur c’est : -1944, le droit de vote des femmes (c’est le code PIN pour déverrouiller le téléphone de ma mère) ; -2006, la première diffusion télé de Naruto ; -2019, l’année de naissance de ma petite sœur. La fille aux tresses pose une main sur son front. Elle cherche dans sa mémoire : — La fin de la peine de mort en France, c’est… 19… 1980 ? 1981 ? — 1981, t’as raison ! confirme son partenaire. Le duo me lance un sourire, on dirait qu’ils veulent faire équipe. Je regarde mes chaussures pour ne pas me montrer insistant. Soudain, mon sang se fige. Les poils se dressent sur mes avant-bras. J’entends leurs voix. Leurs rires. Leurs pas. Le bruit qui les accompagne partout. Le groupe de sportifs. Pitié, pas eux. Ils sont derrière nous. À côté. Trop près. Moqueurs. Ils s’approchent. Le duo vient de résoudre l’énigme, la balise s’ouvre, ils saisissent une espèce de masque en carton. Ils s’échangent un regard surpris puis reprennent leur course. Ils disparaissent en quelques secondes, sans se retourner. J’hésite une seconde de trop, ils sont déjà loin. — Eh ! c’est Menu King Size ! crie l’un des garçons. — Y’a quoi là-dedans, Adem ? demande un autre en soulevant brusquement mon sac à dos. — T’as pas de coéquipiers ? Fais gaffe, la forêt c’est dangereux tout seul. J’essaie d’ignorer son ton menaçant. Intérieurement, je prie pour qu’un sanglier lui fonce dessus. Un des gars de la bande s’assied sur un tronc d’arbre. Il jette une balle de tennis en l’air
et balance, l’air de rien : — J’ai entendu dire qu’il y avait des chiens sauvages dans le coin. Faudrait pas qu’ils te confondent avec un jambon, Adem ! Rires gras. Rires coups de poignard. Bruyants. Moqueurs. Même si je voulais m’enfuir, ils me rattraperaient en quelques secondes. Comment peuvent-ils savoir que j’ai la phobie des chiens ? Non, ils ont dit ça au hasard. Je ne l’ai dit à personne au collège. Pourquoi est-ce qu’ils ont choisi cet animal pour m’effrayer ? Est-ce que les types comme eux ont un instinct quand il s’agit d’humilier les gens comme moi ? Est-ce que… — Eh, oh, on te parle ! s’énerve l’un d’eux en tapant sur mon épaule. Je sursaute. Puis soudain, le coup de grâce. L’un d’eux plonge les mains dans ses poches. Il s’avance. Il me fixe du regard. Chaque pas qui nous rapproche fait monter mon rythme cardiaque. J’essaie de paraître calme, mais ma lèvre inférieure tremble. Je suis sûr qu’ils le voient. Ils s’en amusent. Je garde les yeux rivés sur ses mains. Elles vont ressortir d’une minute à l’autre… pour moi. — Tu sais qu’on doit rendre un exposé lundi, pour le cours de sciences ? dit-il en souriant. Les autres s’étouffent de rire. Je recule d’un ou deux pas, mais ils m’encerclent très vite. — On voulait travailler sur la pression de l’air, et… on se demandait… si on te perçait le gras du bide, est-ce que ça te dégonflerait comme un ballon ? Il lève une main à la hauteur de son visage et, entre ses doigts, je vois briller une aiguille à coudre. Le scintillement du métal au contact du soleil me serre la gorge. Je sais qu’il rigole. J’espère qu’il rigole. C’est juste pour me faire peur. Comme avec les chiens sauvages. Y’a pas de chiens sauvages, ici. Il va pas me piquer le ventre avec une aiguille. De toute façon, mon large pull me protégera. J’ai bien fait de le garder. Sauf s’ils me bloquent et me le soulèvent de force. Il mime l’action en s’approchant de moi. Il n’a pas besoin, j’imagine déjà toute la scène. Je sens des picotements dans mes doigts, dans mes jambes, dans ma gorge. Il est à quelques pas. Si on était dans mon manga, je leur aurais tous cassé la gueule d’un retourné de jambe à la Rock Lee. Ou bien d’un seul coup poing à la One Punch Man. Ou j’aurais inscrit son nom dans le carnet noir de… — Les gars ! s’écrie un adulte près du sentier, tout va bien ? Ils acquiescent tous en chœur que « oui, oui, tout va bien ». J’ai envie de hurler à l’aide. Ils font quelques blagues que je n’entends même plus, puis ils se détournent de moi. Comme si je n’avais jamais existé. Je reste planté là, sonné. Eux, ils avancent vers l’adulte. Ils discutent avec lui, c’est un surveillant du collège. Ils semblent blaguer ensemble. Ils parlent tranquille. Comme si tout était normal. Comme si j’avais rêvé. Un bourdonnement me vrille les tympans. J’ai les doigts qui tremblent. Les paupières aussi. J’ai l’impression que je vais me liquéfier sur place. Alors, en quelques secondes, je fais le calcul. Si j’y retourne, ils me tailleront en pièces. Encore, encore et encore.